Dernier des alphabets empruntés par les Celtes, l’alphabet latin est aussi celui qui connut la plus large diffusion. Il était déjà utilisé en Gaule avant la conquête romaine. Les Boïens de Pannonie l’utilisèrent dès le début du Ier siècle avant J.-C. Les Celtes ont donc utilisé l’alphabet latin. Il faut cependant noter qu’à cette époque, il ne comportait pas encore les 26 lettres de notre alphabet actuel.
Un alphabet emprunté aux Étrusques
Le latin a emprunté son alphabet aux Étrusques, qui l’avaient eux-mêmes adapté d’un alphabet grec occidental, dit « chalcidien ». Il ne s’agit pas d’un simple « copier-coller » : à chaque étape, l’alphabet est modifié afin de s’adapter au système phonologique propre de la langue qui l’adopte.
Les colons grecs installés en Italie méridionale, dans la Grande Grèce, utilisaient une variante occidentale de l’alphabet grec, notamment celle de Chalcis. Les Étrusques empruntèrent cet alphabet, mais leur langue ne possédait pas d’opposition phonologique claire entre /g/ et /k/, et n’utilisait pas certains sons grecs, comme les consonnes sonores /b/, /d/ ou /g/. Ils simplifièrent donc le système graphique.
Le latin, en revanche, possédait une véritable opposition entre /k/ et /g/. Or il hérita du système graphique étrusque, qui ne distinguait pas clairement ces deux sons. Dans un premier temps, les Latins utilisèrent donc la lettre 'C' pour noter à la fois /k/ et /g/. Ce n’est qu’au IIIᵉ siècle av. J.-C. qu’ils créèrent la lettre 'G', obtenue par une simple modification graphique du 'C'. Cette nouvelle lettre prit la place de l’ancien 'Z', qui avait été temporairement supprimé de l’alphabet et qui ne sera réintroduit que plus tard, en fin de liste.
Pas de minuscules dans l’Antiquité ...
Dans l’Antiquité, le latin ne connaît pas de distinction entre majuscules et minuscules au sens moderne. On utilise principalement la capitale monumentale, destinée aux inscriptions lapidaires, ainsi que la capitale rustique, employée dans les livres, auxquelles s’ajoutent différentes écritures cursives utilisées dans la vie quotidienne. Les véritables minuscules structurées n’apparaissent qu’au Moyen Âge, notamment avec la minuscule caroline développée sous Charlemagne aux VIIIᵉ et IXᵉ siècles.
... mais des cursives latines
Dès la République romaine, des écritures cursives sont employées pour l’écriture quotidienne, notamment dans les documents administratifs, les comptes ou encore les graffiti. On distingue généralement la cursive ancienne, utilisée de la République jusqu’au Ier siècle ap. J.-C., et la cursive nouvelle, qui se développe aux IIᵉ et IIIᵉ siècles ap. J.-C.
Ces cursives présentent des formes arrondies, de nombreuses ligatures et des simplifications de traits. Elles jouent un rôle comparable à celui des minuscules, en tant qu’écriture rapide et fonctionnelle, distincte des capitales à caractère plus solennel. Il ne s’agit cependant pas encore de « minuscules » au sens d’un véritable système bicaméral, c’est-à-dire d’un système opposant de manière structurée majuscules et minuscules.
Les cursives latines ne sont d’ailleurs pas toujours bien vues. Ainsi, Plaute écrit dans son Pseudolus : « Opsecro hercle, habent quas gallinae manus? Nam has quidem gallina scripsit. » (« Je te le demande par Hercule, ont-elles des mains de poule ? Car c’est bien une poule qui a écrit ceci. »).
Absence d’espaces ...
Dans la plupart des inscriptions lapidaires, les mots sont écrits à la suite les uns des autres, sans séparation : EXEMPLOINSCRIPTIONNELATINE. Ce mode d’écriture continue est appelé scriptio continua. Les lecteurs de l’Antiquité devaient donc s’appuyer sur leur connaissance de la langue et sur le contexte pour segmenter correctement les mots.
Il faut toutefois nuancer cette pratique. Certaines inscriptions romaines comportent des points séparateurs, appelés interpuncta, destinés à marquer la séparation entre les mots. Leur emploi reste cependant relativement rare et apparaît surtout plus tardivement. On les rencontre plus fréquemment dans les inscriptions impériales tardives ou dans l’épigraphie officielle.
... de ponctuation et d'accentuation.
Les inscriptions latines ne comportent pas non plus de ponctuation ni d’accentuation. On n’y trouve ni points, ni virgules, ni accents, ni apostrophes. Les abréviations et les ligatures pouvaient parfois contribuer à clarifier le texte ou à économiser de la place, mais il n’existait pas de véritable système de ponctuation.
Les Romains étaient habitués à ce mode d’écriture. Pour les épigraphistes modernes, en revanche, il constitue souvent un véritable casse-tête, d’autant plus qu’ils doivent déjà composer avec de nombreuses abréviations.
Une multitude d’abréviations
Dans les inscriptions épigraphiques latines, les abréviations sont omniprésentes et leur usage est quasi systématique. Elles reposent souvent sur les lettres initiales d’un mot ou d’un titre, comme 'IMP' pour Imperator ou 'AVG' pour Augustus. Une seule lettre peut également représenter un mot entier lorsque le contexte est clair, par exemple F pour filius ou filia.
Combinées avec la scriptio continua et l’absence quasi totale de ponctuation, ces abréviations rendent la lecture des inscriptions exigeante pour le lecteur moderne, mais elles étaient parfaitement naturelles pour les Romains, habitués aux conventions épigraphiques et aux formules standardisées.
Longueur des voyelles :
Le latin, tout comme le gaulois, possédait des voyelles brèves et des voyelles longues. Cette distinction était phonologique, c’est-à-dire qu’elle pouvait permettre de différencier des mots, mais elle n’était généralement pas indiquée dans l’écriture courante.
En latin classique, la longueur vocalique ne faisait pas partie de l’orthographe usuelle, même si, dans certains contextes savants ou pédagogiques modernes, elle est notée à l’aide d’un macron (ā, ē, ī, ō, ū). Pour le gaulois, la situation est comparable : l’alphabet latin utilisé dans les inscriptions ne marque pas systématiquement la quantité vocalique.
La distinction entre voyelles brèves et longues peut néanmoins être reconstituée par différents moyens : la métrique latine, notamment dans la poésie ; la comparaison avec les langues romanes issues du latin ; la comparaison avec les langues celtiques insulaires pour le gaulois ; ainsi que les méthodes de la linguistique comparée indo-européenne.
Les géminées
En latin classique, certaines consonnes pouvaient être géminées, c’est-à-dire doublées pour indiquer une durée de prononciation plus longue. Cet allongement ne modifiait pas le son fondamental de la consonne — par exemple, N restait /n/, M restait /m/, T restait /t/ — mais il se prononçait plus longuement, ce qui pouvait avoir une importance phonologique ou métrique, notamment en poésie, et permettre de distinguer certains mots.
La géminée se rencontre uniquement à l’intérieur d’un mot, et était généralement notée dans l’écriture par la répétition de la lettre. Ainsi, annus (« année ») comportait un N double, et terra (« terre ») un R double. Dans la lecture, cette longueur devait être respectée, mais elle n’entraînait aucune modification qualitative du son : il ne s’agissait pas de créer un nouveau phonème, mais simplement d’allonger la consonne existante.
V et U
À l’origine, le latin ne possédait qu’une seule lettre, V, qui servait à noter à la fois la voyelle /u/ et la semi-consonne /w/. Pour un lecteur français moderne, on peut transposer ces sons par le « ou » de loup pour la voyelle, et par un « w » proche de l’anglais wine pour la consonne.
La lettre U apparaît plus tard dans les manuscrits cursifs et médiévaux pour distinguer la valeur voyelle (u) de la valeur consonne (v) selon la position dans le mot : v en début de mot ou devant une consonne pour la semi-consonne /w/, et u à l’intérieur du mot pour la voyelle /u/.
La distinction systématique entre U et V ne devient effective qu’à la Renaissance, avec l’orthographe typographique moderne.
I et J
Le même processus se produit pour I et J. En latin classique, I servait à la fois de voyelle /i/ et de consonne /j/. La lettre J est inventée au Moyen Âge et normalisée à la Renaissance pour noter la consonne /j/, tandis que I reste la voyelle. Notre J ne dérive pas forcément de la lettre I utilisée comme consonne /j/ en latin classique, mais parfois d’anciennes combinaisons consonantiques, comme DI.
Æ et Œ
Æ et Œ ne sont pas des lettres « primitives » de l’alphabet latin, mais des ligatures représentant des diphtongues. Æ représente la diphtongue latine AE, issue du grec αι (ai). Œ représente la diphtongue latine OE issue du grec οι (oi). Mais ces ligatures sont une évolution graphique médiévale, dans l'antiquité les lettres était inscrites séparément sous forme de digramme. Les Romains ont certes utilisé des ligatures, mais plus par économies de place ou d'esthétisme, qu'un réel système graphique.
Et les Gaulois dans tout ça ?
Lorsque les Gaulois adoptèrent l’alphabet latin pour transcrire leur langue, ils durent faire face à des sons qui n’existaient pas en latin et trouver des solutions graphiques pour les représenter. Ainsi, dans des inscriptions comme ALIISIA, le double n’indique pas un simple é latin, mais traduit une voyelle longue ou particulière, proche de notre « é », reflétant la prononciation locale d’Alésia. Cette adaptation montre que les scribes gaulois devaient inventer des solutions pour rendre fidèlement les sons de leur langue, même si le latin standard ne disposait pas de lettres correspondantes. Le problème se complique encore avec le tau gallicum, consonne affriquée /ts/ absente du latin, qui donne lieu à un véritable « open bar » graphique : certains scribes utilisent SS, DD, ou des signes spéciaux comme SS, S, DD et D. Cependant, cet usage fut temporaire : avec la latinisation progressive des élites, les phonèmes particuliers du gaulois disparurent progressivement et les graphies locales se simplifièrent, se conformant au modèle latin classique. Les inscriptions gauloises restent donc un témoignage précieux de la prononciation originale et des innovations graphiques, avant que la langue et ses particularités phonétiques ne soient absorbées par le latin.
Les lettres de l'alphabet latin
Lettre
Notes
A
/a/ bref ou long (ā).
B
/b/ comme en français.
C
Toujours /k/ (jamais /s/).
D
/d/ comme en français.
E
/ɛ/ → « è » ouvert ou /eː/ → « é » fermé, mais jamais /ə/ ou /ø/
F
/f/ comme en français.
G
Toujours /g/ dur (jamais /ʒ/).
H
/h/ aspiré léger (souvent muet tardivement).
I
Voyelle /i/ ou consonne /j/.
J
Distinction moderne : J = valeur consonantique /j/ (non distinct en latin classique).
K
Rare, employé surtout devant A. Son /k/.
L
/l/ clair ; géminée plus long.
M
/m/ ; nasalisation possible en finale.
N
/n/ comme en français.
O
/o/ bref ou long (ō).
P
/p/ non aspiré.
Q
Toujours devant V (QV = /kw/).
R
/r/ roulé ; géminée roulé long.
S
Toujours /s/ sourd ; géminée plus long.
T
/t/ non aspiré.
U
Distinction moderne : V = consonne /v/ (en latin classique : /w/).
V
consonne /v/ ou diphtongue /ou/.
W
N’existe pas en latin classique.
X
/ks/ jamais /gz/.
Y
Introduit tardivement pour mots grecs ; /y/ (u antérieur arrondi).
Z
Réintroduit tardivement ; /z/ (emprunts grecs). Bien qu'il existait initialement.