ARGANTHONIOS

Les personnages celtes
Nom: Arganthonios
Peuple: Tartessos
Étymologie: L'argenté (mais forme problèmatique)
Date: VIIᵉ–VIᵉ siècles av. J.-C.
Attesté(e): Hérodote (Histoires), Silius Italicus (Guerres Puniques)

Arganthonios (Ἀργανθώνιος) — Personnage cité par Hérodote (Histoires, I, 163 & 165). Il est présenté comme un roi de Tartessos (Ταρτησσός) extrêmement riche et généreux, en contact avec les Phocéens de Phocée, et incarne le thème grec du « roi de l’extrême Occident » riche et hospitalier.

Silius Italicus (Guerres Puniques, III) évoque les « descendants d’Arganthon » (Arganthoniaca proles) et reprend le thème du souverain exceptionnellement longévif. Toutefois, alors qu’Hérodote lui attribue cent vingt ans de vie et quatre-vingts ans de règne, Silius porte sa longévité à cent cinquante ans. Cette amplification montre que le personnage est devenu, dans la tradition littéraire antique, une figure exemplaire du roi de l’extrême Occident, riche, puissant et doté d’une longévité hors du commun. Ce texte témoigne en outre de la permanence du souvenir du personnage plusieurs siècles après le récit d’Hérodote.

Le texte d'Henri d'Arbois de Jubainville (1875) relève clairement d’une construction savante du XIXᵉ siècle qui cherche à relier, par une même base arganto-, des ensembles très éloignés comme les traditions grecques, les mondes dits ligures ou celtiques, et le cas d’Argantonius transmis par Hérodote. Le raisonnement repose essentiellement sur des rapprochements formels et sur l’idée d’une continuité indo-européenne large, puis il en déduit des identifications historiques et ethniques. Ce type de construction est aujourd’hui surtout intéressant comme témoignage de l’histoire des idées linguistiques et historiques, car la méthode actuelle distingue plus strictement la ressemblance lexicale, les attestations historiques et les hypothèses de filiation. En ce sens, il s’agit moins d’une démonstration exploitable pour établir des continuités directes que d’un exemple de système interprétatif unificateur propre à son époque.

Georges Radet (1903) tente de résoudre les contradictions chronologiques du récit d’Hérodote en réorganisant les événements autour du règne d’Argantonius. Il propose de déplacer le contexte historique vers l’époque de Gyaxare (625–585 av. J.-C.) et d’interpréter la longévité du roi tartessien comme un dispositif permettant de faire tenir dans un même règne des épisodes successifs des premiers contacts entre Phocée et le sud-ouest ibérique. Il suggère également que le nom d’Argantonius pourrait avoir été porté par plusieurs souverains d’une même dynastie tartessienne, à la manière d’un titre dynastique. Cette reconstruction illustre une démarche critique visant à rendre cohérente une tradition jugée instable, mais elle repose sur des hypothèses chronologiques et textuelles qui restent conjecturales et non démontrées.

Argent ? Celtique ?

Le nom est parfois rapproché du celtique arganto- (« argent »), ce qui rend la forme particulièrement intéressante. Toutefois, Tartessos se situe dans le sud de la péninsule Ibérique, dans un espace anciennement structuré et faiblement documenté pour les VIIᵉ–VIᵉ siècles av. J.-C., où les degrés de celtisation sont discutés et probablement très variables selon les zones.

Les traditions transmises par Hérodote et Avienus (Rivages maritimes, v.282-291) associent toutes deux le sud-ouest ibérique à des désignations comportant une dimension d’« éclat » ou de richesse (Arganthonios, Argentarius). Dans le même espace géographique apparaissent également, à l’époque romaine et tardive, des formes toponymiques variées (Ariani / Hareni / Mariani). Cette concentration de dénominations différentes dans une zone restreinte rend le dossier particulièrement intéressant, sans permettre pour autant d’établir une continuité étymologique directe entre ces formes.

Chez Avienus, Argentarius (ou formes proches selon transmission) appartient à une description érudite du sud-ouest ibérique, tandis que Ariani / Hareni / Mariani relèvent de traditions toponymiques romaines ou tardives. Entre ces ensembles, il n’existe aucune chaîne documentaire permettant ni de les identifier, ni de les séparer de façon démonstrative.

Dans ces conditions, tant sur le plan ethnique que linguistique, le dossier reste ouvert et difficile à stabiliser, et invite à la prudence dans toute interprétation étymologique directe.

Dans le domaine celtique épigraphique sont attestées des formes anthroponymiques telles que Argantonia, Argantonius et Argantonus, construites sur la racine arganto- (« argent » ). Ces formes sont comparables, sur le plan morphologique, sans qu’il soit possible d’établir un lien historique direct entre les deux ensembles.

Attestations littéraires

Hérodote, Histoires, I, 163 : "Les Phocéens sont les premiers chez les Grecs qui aient entrepris de longs voyages sur mer, et qui aient fait connaître la mer Adriatique, la Tyrrhénie, l'Ibérie et Tartessos. Ils ne se servaient point de vaisseaux ronds, mais de vaisseaux à cinquante rames. Étant arrivés à Tartessos, ils se rendirent agréables à Arganthonios, roi des Tartessiens, dont le règne fut de quatre-vingts ans, et qui en vécut en tout cent vingt. Les Phocéens surent tellement se faire aimer de ce prince, qu'il voulut d'abord les porter à quitter l'Ionie pour venir s'établir dans l'endroit de son pays qui leur plairait le plus ; mais, n'ayant pu les y engager, et ayant dans la suite appris d'eux que les forces de Crésus allaient toujours en augmentant, il leur donna une somme d'argent pour entourer leur ville de murailles. Cette somme devait être considérable, puisque l'enceinte de leurs murs est d'une vaste étendue, toute de grandes pierres jointes avec art. C'est ainsi que le mur des Phocéens fut bâti."

Hérodote, Histoires, I, 165 : "Les Phocéens demandèrent à acheter les îles Oenusses ; mais voyant que les habitants de Chios ne voulaient pas les leur vendre, dans la crainte qu'ils n'y attirassent le commerce et que leur île n'en fût exclue, ils mirent à la voile pour se rendre en Cyme, où vingt ans auparavant ils avaient bâti la ville d'Alalie pour obéir à un oracle. D'ailleurs Arganthonios était mort dans cet intervalle. Ayant donc mis à la voile pour s'y rendre, ils allèrent d'abord à Phocée, et égorgèrent la garnison qu'Harpage y avait laissée. Faisant ensuite les plus terribles imprécations contre ceux qui se sépareraient de la flotte, ils jetèrent dans la mer une masse de fer ardente, et firent serment de ne retourner jamais à Phocée que cette masse ne revînt sur l'eau. Tandis qu'ils étaient en route pour aller en Cyrne, plus de la moitié, touchés de compassion, et regrettant leur patrie et leurs anciennes demeures, violèrent leur serment, et retournèrent à Phocée. Les autres, plus religieux, partirent des îles Oenusses, et continuèrent leur route."

Silius Italicus, Guerres Puniques, III: "Cartéia aussi, arma les descendants d'Arganthon. Ce roi fut, dans l'antiquité, le mortel qui parvint au plus grand âge : il passa un siècle et demi les armes à la main."

Hypothèses

Première possibilité : une transmission grecque déjà déformée. Chez Hérodote, la forme Arganthonios (Ἀργανθώνιος) peut refléter une adaptation phonétique grecque d’un nom indigène mal compris, ce qui implique une graphie « secondaire », reconstruite à travers plusieurs filtres linguistiques (grec ionien, tradition orale, informateurs phocéens, etc.).

Deuxième possibilité : une réalité ibérique du VIIᵉ–VIᵉ siècle av. J.-C. très mal documentée, où des noms à base arganto- pourraient effectivement exister dans un espace tartessien élargi ou dans ses marges nord-orientales. Dans ce cas, on ne parlerait pas de « faute », mais d’un état ancien de l’onomastique ouest-ibérique encore peu lisible.

On ne peut pas partir de arganto- (« argent » en celtique) combiné à la richesse attribuée à Arganthonios chez Hérodote pour en déduire que le nom aurait été « signifiant » à l’origine : cette lecture est à exclure. Dans la transmission grecque, Ἀργανθώνιος est un bloc phonétique étranger, non analysé sémantiquement. En amont de cette transmission, on ne peut toutefois pas exclure totalement une chaîne de circulation complexe dans des milieux occidentaux mal documentés, mais sans qu’aucune segmentation étymologique assurée ne puisse être reconstruite.

Liens externes :
🌏H. d'Arbois de Jubainville - Les Liguses, vulgairement dit Ligures / google.fr/books (consulté le 01/06/2026)
🌏G. Radet - Arganthonios et le mur de Phocée / persee.fr (DOI) (consulté le 01/06/2026)



Sources:
• H. d'Arbois de Jubainville, (1875) - "Les Liguses, vulgairement dit Ligures", Revue archéologique, Vol. 30, pp. 373-382.
• G. Radet, (1903) - "Arganthonios et le mur de Phocée", Bulletin Hispanique, tome 5, n°2, pp. 111-112.
• Julien Quiret pour l'Arbre Celtique
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique