ALLECTUS ARCAE GALLIARUM (ALLECTUS À LA CAISSE DES GAULES)

L'allectus arcae Galliarum (allectus à la caisse des Gaules)

Deux inscriptions découvertes à Lyon attestent l'existence de deux notables ayant exercé une fonction auprès de l'arca Galliarum, la "caisse des Gaules". Dans l'inscription de Lucius Besius Superior (CIL XIII, 1688 ; AE 1974, 421 ; 2012, 953), le titre est abrégé sous la forme ALLECT(), ce qui a suscité une hésitation ancienne entre les développements allectus (forme assimilée d'adlectus) et allector. L'inscription aujourd'hui perdue de Lucius Tauricius Florens (CIL XIII, 1709), connue par plusieurs copies anciennes, permet cependant de privilégier le premier développement : la copie de Iucundus donne en effet ALLECTO ARK(AE) GALL(IARVM), tandis que plusieurs autres copies du XVIᵉ s. transmettent ALLECTORI. O. Hirschfeld (1899), puis la majorité des auteurs modernes, ont retenu la lecture allecto, datif d'allectus. F. Bérard (2012) considère ainsi la forme allector comme issue d'une lecture ancienne erronée (1). La nature exacte de cette charge demeure cependant inconnue. Le terme allectus désigne d'une manière générale une personne choisie, admise ou agrégée à un corps ou à une fonction, mais ce sens ne permet pas de déterminer précisément les attributions de l'allectus arcae Galliarum. Plusieurs auteurs, notamment O. Hirschfeld (1899), P. Wuilleumier (1953), J. Deininger (1965), D. Fishwick (2002a ; b) et Y. Burnand (2005), ont proposé d'en faire un adjoint du iudex arcae Galliarum. O. Hirschfeld (1904), revenant sur sa première interprétation, puis Y. Burnand (2006), lui ont au contraire attribué une responsabilité plus importante dans l'administration financière du Conseil des Gaules. F. Bérard (2012) estime ainsi que les allecti étaient soit les adjoints du iudex arcae Galliarum, soit les principaux responsables de la caisse. Dans l'état actuel de la documentation, il paraît donc préférable de ne pas leur attribuer plus précisément une fonction de percepteur ou de receveur.

Les deux seuls allecti arcae Galliarum actuellement connus sont Lucius Besius Superior, de la cité des Viromanduens (CIL XIII, 1688 ; AE 1974, 421 ; 2012, 953), et Lucius Tauricius Florens, de la cité des Vénètes (CIL XIII, 1709). Les deux bases de statues furent élevées en leur honneur par les Trois Provinces des Gaules et provenaient très probablement du sanctuaire fédéral de Lugdunum. Lucius Besius Superior, probablement chevalier romain et parvenu à tous les honneurs dans sa cité, était patron des nautes de l'Arar (la Saône) et du Rhodanus (le Rhône). Lucius Tauricius Florens était quant à lui patron des nautes de l'Arar et du Liger (la Loire). Tous deux exerçaient en outre le patronage des Condeates et d'un second groupe dont le nom a longtemps été lu Arecarii ou Arecarri. Ces parallèles témoignent de liens étroits entre les allecti et certaines collectivités ou organisations établies à Lugdunum ; ils ne permettent cependant pas d'affirmer que les titulaires de l'allectura étaient eux-mêmes issus de ces groupes, puisqu'ils n'y apparaissent que comme patroni.

La nature des Condeates et des prétendus Arecarii a elle-même fait l'objet d'une importante révision. Les premiers ont longtemps été considérés comme une corporation de bateliers établie à Condate, à proximité du confluent de la Saône et du Rhône. F. Bérard (2012) estime cependant qu'aucun élément ne permet d'établir qu'ils exerçaient une activité liée à la navigation : leur nom paraît bien dériver de Condate, mais ils pourraient avoir constitué une collectivité territoriale, peut-être celle des habitants du quartier ou du pagus Condatensis situé autour du sanctuaire fédéral (2). Plus significative encore est la relecture du second nom. L'examen de l'inscription de Lucius Besius Superior conduit F. Bérard à privilégier la restitution [A]R[C]ARII, plutôt que Arecarii. Or le latin arcarius désigne ordinairement un "caissier" ou un employé chargé d'une caisse, et non un batelier. Ces arcarii pourraient donc avoir constitué les caissiers ou, plus largement, une partie du personnel de l'arca Galliarum (3). Cette hypothèse expliquerait particulièrement bien que les deux seules inscriptions mentionnant ces arcarii soient précisément celles des deux seuls allecti arcae Galliarum connus. Elle demeure néanmoins conjecturale.


Notes

(1) La forme allector, notamment retenue par N. D. Fustel de Coulanges (1875), figurait en toutes lettres dans certaines copies anciennes de l'inscription de Lucius Tauricius Florens. F. Bérard (2012) considère cependant qu'elle procède d'une lecture inexacte du XVIᵉ s. et privilégie le développement allectus, déjà adopté par O. Hirschfeld (1899) et par plusieurs travaux postérieurs.
(2) Dès le XIXᵉ s., le nom des Condeates a été rapproché de Condate, quartier de Lugdunum situé sur les premières pentes de la Croix-Rousse, à proximité du sanctuaire des Trois Gaules. A. Allmer & P. Dissard (1889), puis A. Audin (1947), y voyaient des bateliers liés à ce secteur. F. Bérard (2012) souligne toutefois que leur activité demeure inconnue et qu'il pourrait plus simplement s'agir d'une collectivité territoriale liée à Condate ou au pagus Condatensis. Il estime préférable de les exclure, en l'état actuel de la documentation, du dossier des corporations de transport fluvial.
(3) Les lectures anciennes donnent notamment Arecarri, Arecarii ou Arecairi. La restitution [A]R[C]ARII avait déjà été proposée par A. Allmer & P. Dissard (1889), puis reprise après examen de la pierre par J. Rougé (1974). Ces auteurs y voyaient toutefois une corporation de bateliers, en rapprochant le terme d’arca, supposé désigner une petite embarcation. F. Bérard (2012) conserve leur lecture arcarii, mais rejette cette interprétation ; arcarius désigne normalement en latin un "caissier".


Sources épigraphiques

Lyon (CIL XIII, 1688 ; AE 1974, 421 ; 2012, 953)L(VCIO) BESIO SVPERIORI VIROMAND(VO) EQ(VITI) R(OMANO) OMNIBVS HONORI[B(VS)] APVD SVOS FVNCT(O) PATRONO NAVTAR(VM) ARARICOR(VM) ET RHODANICOR(VM) PATRON[O] CONDE[ATIV]M ITEM [A]R[EC]ARIOR(VM) LVGVD(VNI) CONSISTENTIVM ALLECT(O) ARK(AE) GALLIAR(VM) OB ALLECTVR(AM) FIDELITER ADMINISTRATAM TRES PROVINC(IAE) GALLIA[E]

"À Lucius Besius Superior, viromanduen, chevalier romain, parvenu chez les siens à tous les honneurs, patron des nautes de l'Arar et du Rhodanus, patron des Condeates, de même que des Arecarii établis à Lugudunum, allectus de la caisse des Gaules. Pour avoir fidèlement exercé sa charge d'allectus, les Trois Provinces des Gaules (ont élevé ce monument)."

Lyon (CIL XIII, 1709)L(VCIO) TAVRICIO FLORENTI TAVRICI TAVRICIANI FILIO VENETO ALLECTO ARK(AE) GALL(IARVM) PATRON(O) NAVTAR(VM) ARARICORVM ET LIGERICOR(VM) ITEM ARECAR[I]ORVM ET CONDEATIVM [I]II PROVINC(IAE) GALLIAE

"À Lucius Tauricius Florens, fils de Tauricius Tauricianus, vénète, allectus de la caisse des Gaules, patron des nautes de l'Arar et du Liger, de même que des Arecarii et Condeates. Les 3 Provinces des Gaules (ont élevé ce monument)."

Liens externes :
🌏E. Arbabe, (2017) - La politique des Gaulois. Vie politique et institutions en Gaule chevelue (IIᵉ siècle avant notre ère-70) / books.openedition.org (Consulté le 20/04/2019)

Sources:
• A. Allmer & P. Dissard, (1889) - Musée de Lyon - Inscriptions antiques, Tome 2, Imprimerie L. Decaroche et cie., Lyon, 523p.
• E. Arbabe, (2017) - La politique des Gaulois. Vie politique et institutions en Gaule chevelue (IIᵉ siècle avant notre ère-70), Histoire ancienne et médiévale, Éditions de la Sorbonne, Paris, 440p.
• A. Audin, (1947) - "Le confluent et la croisée de Lyon", Géocarrefour, vol.22, n°1-4, pp.99-130
• F. Bérard, (2012) - "Les corporations de transport fluvial à Lyon à l'époque romaine", in : M. Dondin-Payre & N. Tran (dir.), Collegia. Le phénomène associatif dans l'Occident romain, Scripta Antiqua, 41, Ausonius, Bordeaux, pp.135-154
• Y. Burnand, (2005) - Primores Galliarum. Sénateurs et chevaliers romains originaires de Gaule de la fin de la République au IIIᵉ siècle. I, Méthodologie, Latomus 290, Éditions Latomus, Bruxelles, 450p.
• Y. Burnand, (2006) - Primores Galliarum. Sénateurs et chevaliers romains originaires de Gaule de la fin de la République au IIIᵉ siècle. II, Prosopographie, Latomus 302, Éditions Latomus, Bruxelles, 630p.
• J. Deininger, (1965) - Die Provinziallandtage der römischen Kaiserzeit von Augustus bis zum Ende des dritten Jahrhunderts n. Chr., C. H. Beck, Vestigia, 6, Munich-Berlin, 220p.
• D. Fishwick, (2002a) - The Imperial Cult in the Latin West. Studies in the Ruler Cult of the Western Provinces of the Roman Empire, III/1, Provincial Cult. Institution and Evolution, Religions in the Graeco-Roman World, 145, Brill, Leiden-Boston-Cologne, 259p.
• D. Fishwick, (2002b) - The Imperial Cult in the Latin West. Studies in the Ruler Cult of the Western Provinces of the Roman Empire, III/2, Provincial Cult. The Provincial Priesthood, Religions in the Graeco-Roman World, 146, Brill, Leiden-Boston-Cologne, 324p.
• N. D. Fustel de Coulanges, (1875) - Histoire des institutions politiques de l'ancienne France. L'Empire romain - Les Germains - La royauté mérovingienne, Librairie Hachette et Cie, Paris, 556p.
• O. Hirschfeld, (1899) - Corpus Inscriptionum Latinarum, XIII, 1, 1, Inscriptiones Aquitaniae et Lugudunensis, Berlin, 555p.
• O. Hirschfeld, (1904) - "Le Conseil des Gaules", Recueil des Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, pp.211-216
• L. Lamoine, (2009) - Le pouvoir local en Gaule romaine, Presses universitaires Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 468p.
• P. Wuilleumier, (1953) - Lyon, métropole des Gaules, Les Belles Lettres, coll. "Le Monde romain", Paris, 117p.
• Académie des sciences de Berlin-Brandebourg. (1863-). Corpus Inscriptionum Latinarum, Berlin.
• Presses universitaires de France. (1888-). L’Année épigraphique, Paris, Presses universitaires de France.
• Julien Quiret pour l'Arbre Celtique