ARNO- : (FLOT)

La langue gauloise (et autres langues celtiques de l'antiquité)
Indo-Européen : *h₃er- / *h₃r-  : (mise en mouvement)
Breton : arne, arnev : (orage, temps orageux)
Grec : ὄρνυμι  : (mettre en mouvement, exciter)
Sanskrit : árṇa-, arnavá- : (flot)

arnā / arno- — Le thème hydronymique *arnā / *arno- est généralement rattaché soit au domaine celtique, soit à un fonds indo-européen plus ancien, et il est interprété comme désignant l’eau en mouvement, le flot. Cette base est fréquemment invoquée dans l’analyse des hydronymes européens en raison de sa large diffusion et de la régularité de ses correspondances formelles.

On rencontre ainsi un ensemble d’hydronymes qui semblent relever de ce thème, parmi lesquels l’Arne situé à cheval sur les départements du Doubs et du Jura, l’Arne dans la Marne, ainsi qu’un autre Arne attesté dans le delta de la Zélande aux Pays-Bas, aujourd’hui disparu ou fortement transformé par les dynamiques sédimentaires et les aménagements du delta. À cet ensemble s’ajoutent l’Arn dans les régions de l’Hérault et du Tarn, l’Arnette dans l’Aude, l’Arnette dans le Tarn, l’Arnelle dans l’Aude, ainsi que l’Arno en Toscane. On peut également mentionner des formes plus périphériques comme l’Earn en Angleterre, ou encore les hydronymes l'Arnave dans le Gard et l'Arnave en Ariège, dont le statut dans la série demeure discuté.

Les formes de type *Arona, proposées notamment par X. Delamarre dans ses travaux de 2012, ont été interprétées comme des métathèses possibles de *arno-, hypothèse qu’il semble ensuite abandonner dans ses publications plus récentes. Ces formes pourraient également s’expliquer par une attraction du suffixe théonymique *-ona, ce qui introduit une dimension morphologique alternative à l’analyse strictement hydronymique.

L'Arnette, en raison de son suffixe diminutif roman -ette et de sa localisation dans le même bassin que l’Arn, s’interprète plus probablement comme une formation secondaire désignant un affluent ou un cours d’eau mineur, plutôt que comme un hydronyme ancien indépendant.

L’hydronyme Arno en Toscane constitue un cas particulier. Il s’agit d’une attestation ancienne isolée d’une forme en *arno-, qui demeure compatible avec une interprétation indo-européenne large des formations en *arn- / *arno-. Toutefois, son caractère unique en domaine italique limite la portée comparative que l’on peut en tirer, et empêche d’en faire un argument décisif en faveur d’une reconstruction générale.

On observe par ailleurs des formations toponymiques dérivées, construites sur des bases du type *arn-aco-, *arn-ano- ou *arn-ati-, que l’on retrouve dans des noms comme Arnac dans le Cantal, Arnay-le-Duc en Côte-d’Or, Arnago dans le Piémont, Arnans dans l’Ain ou encore Arnas dans le Rhône. Ces formes sont généralement interprétées comme des dérivations toponymiques secondaires, parfois comprises comme des désignations de domaines associés à un anthroponyme de type Arnus.

Dans le domaine religieux, on relève les théonymes Arnalia à Villey-sur-Tille (Côte-d’Or) et Arnomecta à Brough-on-Noe (Angleterre). Ces attestations, par leur forme, ont été rapprochées d’un éventuel arrière-plan cultuel lié à l’eau en mouvement. Cette lecture s’appuie notamment sur leur implantation en contexte hydronymique, respectivement sur la Tille et sur la Noe, ce qui a pu favoriser une interprétation en lien avec des cultes associés aux cours d’eau.

L’anthroponymie confirme d’ailleurs l’existence de ce radical, avec l’attestation du nom Arnus ainsi que celle du potier Arnutus, ce qui suggère une productivité onomastique du thème indépendamment de sa seule dimension hydronymique.

Sur le plan étymologique, X. Delamarre propose de rattacher *arno- à un thème celtique signifiant “flot”, qu’il rapproche de formes brittoniques comme le breton arne ou arnev (“orage, temps orageux”), ainsi que de parallèles indo-iraniens tels que le sanskrit árṇa- et arnavá- (“flot”). Il met également en relation ce groupe avec une racine indo-européenne ancienne *h₃er- / *h₃r- associée à l’idée de mise en mouvement, rapprochée du grec ὄρνυμι (“mettre en mouvement, exciter”). Dans cette perspective, le thème *arno- désignerait originellement le flux de l’eau, voire par extension les phénomènes orageux liés à ce mouvement.

À l’inverse, Ernest Nègre propose une interprétation différente, en termes de formation préceltique *ar-no-, dans laquelle *ar- serait un élément désignant un cours d’eau, complété par une suffixation en *-no-. Dans cette analyse, certains hydronymes comme Arnave seraient à comprendre comme des composés de type *ar-nava-, interprétés comme des “cours d’eau dans la vallée”.

L’ensemble de ces hypothèses montre que le thème *arn- se situe à la croisée de plusieurs interprétations possibles, entre héritage indo-européen large, spécificité celtique ou substrat préceltique, et que son attribution exclusive à une seule strate linguistique ne peut être établie de manière contraignante. Son extension géographique et la diversité de ses réalisations invitent ainsi à une lecture prudente, fortement dépendante du contexte hydronymique local.


Sources:
• X. Delamarre, (2012) - Noms de lieux celtiques de l'Europe ancienne, Errance, Paris, 384p.
• X. Delamarre, (2019) - Dictionnaire des thèmes nominaux du gaulois (I. Ab- / Ixs(o)-), Les Cent Chemins, 398p.
• E. Nègre, (1990) - Toponymie générale de la France, vol 2, Droz, 704p.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique