L'extase du Fantôme — ou La frénésie du Fantôme — (Baile in Scáil) — ou encore Vision de Conn (Fís Cuind) - Texte mythologique irlandais du cycle des rois donc la version principal est conservé dans le Rawlinson B 512.
Résumé
Conn Cétchathach se trouvait à Tara après avoir soumis les rois d’Irlande. Comme chaque matin, avant le lever du soleil, il monta sur le rempart royal en compagnie de ses druides et de ses poètes afin de surveiller le pays et prévenir toute attaque venue du monde surnaturel. En marchant, il posa le pied sur une pierre qui poussa un cri retentissant, entendu dans toute la plaine. Intrigué, Conn Cétchathach demanda l’explication. Après un délai imposé par le druide, il apprit qu’il s’agissait de la Lia Fáil, la pierre de souveraineté. Son cri était une prophétie : le nombre de sons qu’elle avait émis correspondait au nombre de rois issus de la lignée de Conn jusqu’à la fin des temps.
Peu après, une brume épaisse enveloppa le roi et sa suite. Un cavalier surgit, les mit à l’épreuve en lançant ses traits, puis invita Conn Cétchathach à le suivre. Guidé à travers l’obscurité, le roi parvint dans une plaine merveilleuse où se dressait une demeure éclatante. À l’intérieur se trouvaient un personnage majestueux, appelé le Fantôme, et une jeune femme couronnée qui personnifiait la Souveraineté d’Irlande. Le Fantôme révéla qu’il était Lugh, venu annoncer prophétiquement la durée du règne de Conn Cétchathach et la succession des rois à Tara. La jeune femme servit au roi un repas rituel et lui tendit la coupe royale, tandis que les futurs souverains étaient nommés l’un après l’autre.
Lorsque la vision prit fin, la brume se dissipa et le palais surnaturel disparut. Conn Cétchathach demeura marqué par cette révélation, qui consacrait sa lignée et inscrivait sa royauté dans un dessein prophétique s’étendant jusqu’au Jour du Jugement.
Baile in Scáil
Un jour, Conn se trouvait à Tara, après avoir renversé les rois. De grand matin, avant le lever du soleil, il monta sur le rempart royal de Tara, accompagné de ses trois druides, Maol, Bloc et Bluicne, ainsi que de ses trois bardes, Ethain, Corb et Césarn. Car cette compagnie se levait chaque jour pour monter la garde, de peur que les hommes du síd — les êtres du monde souterrain, les Tuatha Dé Danann — ne s’emparent de l’Irlande sans qu’il s’en aperçût.
C’était sur le rempart qu’il se rendait toujours ; et il advint qu’il trouva une pierre sous son pied et marcha dessus. La pierre cria sous ses pieds, si bien que le cri fut entendu dans toute Tara et dans toute Brega. Alors Conn demanda à ses druides pourquoi la pierre avait crié, quel était son nom, d’où elle était venue, où elle irait et pour quelle raison elle était venue à Tara. Le druide répondit qu’il ne la lui nommerait pas avant que cinquante-trois jours ne se soient écoulés. Lorsque ce délai fut accompli, Conn interrogea de nouveau le druide.
Alors le druide dit : « Fál est le nom de cette pierre. C’est de l’île de Fál qu’elle a été apportée. C’est à Tara, en la terre de Fál, qu’elle a été placée. Elle demeurera en la terre de Tailtiu jusqu’au Jour du Jugement. Et c’est en cette terre qu’il y aura une assemblée solennelle tant qu’il y aura royauté à Tara ; et le souverain qui ne la trouvera pas au dernier jour de l’assemblée sera un homme voué à la perte cette année-là. Fál a crié aujourd’hui sous tes pieds, dit le druide, et elle a prophétisé. Le nombre de cris qu’elle a poussés est le nombre de rois qui sortiront de ta race jusqu’au Jour du Jugement. Ce n’est pas moi qui te les nommerai. »
Alors ils virent une grande brume autour d’eux, si bien qu’ils ne savaient plus où ils allaient, tant l’obscurité était grande. Ils entendirent le bruit d’un cavalier qui s’approchait d’eux. « Malheur à nous », dit Conn, « s’il nous conduit en une terre inconnue ! » Alors le cavalier lança trois traits de lance contre eux, et le dernier atteignit plus vite que le premier. « Il cherche à blesser un roi », dit le druide ; « malheur à quiconque lance un trait contre Conn à Tara ! » Alors le cavalier cessa de lancer ses traits, s’approcha d’eux, salua Conn et l’invita à venir avec lui dans sa demeure.
Ils allèrent jusqu’à parvenir dans une plaine, où se trouvait un arbre d’or. Il y avait là une maison dont la poutre faîtière était faite d'alliage blanc, longue de trente pieds. Ils entrèrent dans la maison et y virent une jeune femme portant une couronne d’or sur la tête. Devant elle se trouvait une cuve d’argent cerclée d’or, pleine d’une bière rouge ; une louche d’or reposait sur son bord et une coupe d’or se tenait devant elle. Ils virent aussi le Fantôme — lui-même, assis devant eux sur son trône. Jamais à Tara on n’avait vu homme de sa taille ni de sa beauté, tant sa forme était harmonieuse et son apparence merveilleuse.
Il leur répondit et dit : « Je ne suis ni fantôme ni spectre. Je suis venu à cause de la renommée que j’ai parmi vous depuis ma mort. Je suis de la race d’Adam ; mon nom est Lug, fils d’Eithliu, fils de Tigernmas. Je suis venu pour vous révéler la durée de ton règne et de tous les règnes qu’il y aura à Tara. »
La jeune femme qui était assise dans la maison était la Souveraineté d’Irlande, et c’est elle qui servit à Conn son repas : une côte de bœuf et une côte de sanglier. La côte de bœuf mesurait vingt-quatre pieds de long et huit pieds entre son arc et le sol. Lorsque la jeune femme commença à verser les boissons, elle dit : « À qui cette coupe sera-t-elle donnée ? » — et le Fantôme lui répondit.
Lorsqu’elle eut nommé chaque souverain jusqu’au Jour du Jugement, ils furent enveloppés dans l’ombre du Fantôme, de sorte qu’ils ne virent plus ni l’enclos ni la maison. La cuve, la louche d’or et la coupe furent laissées à Conn. De là proviennent les récits intitulés « Le Songe du Fantôme » et « L’Aventure et le Voyage de Conn ».
Traduction par nos soins basée sur la version anglaise de M. Dillon (1946).
Sources: • M. Dillon, (1946) - The Cycle of the Kings Oxford University Press, 124p.
• F. Le Roux - Ch.-J. Guyonvarc'h, (1986) - Les Druides, Ouest-France, 448p.
• Ph. Jouët, (2012) - Dictionnaire de la Mythologie et de la Religion Celtiques, Yoran embanner, Fouesnant, 1039p.
• J. Markale, (1993) - L'épopée celtique d'Irlande, Payot, 264p.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique
LIENS ANALOGIQUES
• Baile, Buile (folie) [types de textes irlandais (Les )]
• barde (Le) [classe sacerdotale (La)]
• Bloc [personnages de la mythologie irlandaise (de Baath à Buinne)]
• Bluicne [personnages de la mythologie irlandaise (de Baath à Buinne)]
• Cesarn [personnages de la mythologie irlandaise (de Caelbad à Cuscraid)]
• conception des deux porchers (La) [textes mythologiques irlandais (Les)]
• Corb [personnages de la mythologie irlandaise (de Caelbad à Cuscraid)]
• cycle des rois (Le) [cycles des textes irlandais (Les)]
• druide (Le) [classe sacerdotale (La)]
• Ethain [personnages de la mythologie irlandaise (de Eang à Eua)]
• Maol [personnages de la mythologie irlandaise (de Mac an Daimh à Mulcha)]
• pierre de Fál (La) [attributs divins et objets mythologiques (Les)]
• Rawlinson B 512 [manuscrits irlandais (Les)]