Altrom Tige Da Medar (La nourriture de la maison des deux gobelets) - L’Altram Tige Dá Medar (« La nourriture de la maison des deux gobelets ») est un texte à mi-chemin entre tradition mythologique et littérature chrétienne, dont le seul témoin est le Livre de Fermoy. Pour Le Roux et Guyonvarc’h, l’Altram Tige Dá Medar constitue une forme christianisée de la Tochmarc Étaíne (Le Roux & Guyonvarc'h, 1986; p.354) . C’est donc en grande partie une réélaboration chrétienne du matériau de la Tochmarc, mais certaines divergences narratives ne semblent pas pouvoir s’expliquer par la seule christianisation. Jouët relève ainsi les différences entre l’Altram et la Tochmarc Étaíne et conclut en simplifiant que « l’imagerie du récit demeure largement païenne, tandis que son scénario est partiellement christianisé »(Jouët, 2012, p.80). L’Altram paraît plutôt réorganiser un matériau mythologique de type Tochmarc autour d’un récit de conversion chrétienne : le conflit entre deux appartenances, autrefois de nature mythologique, devient ici un conflit entre le peuple des Túatha Dé Danann et le peuple de Dieu.
Le schéma ancien serait celui d’une jeune femme appartenant au monde surnaturel, liée à un souverain du monde des síde, dont l’existence se trouve bouleversée par une rupture avec ce monde. Dans l’Altram, Eithne est élevée à Brú na Bóinne sous la protection d’Óengus, parmi les femmes des Túatha Dé Danann. Comme Étaíne, elle est une jeune femme exceptionnelle dont la beauté, la conduite et la destinée attirent l’attention des puissants. Mais là où la Tochmarc Étaíne fait passer Étaíne d’une existence surnaturelle à une existence humaine avant de la ramener dans le monde des Túatha Dé Danann, l’Altram inverse et christianise profondément le mouvement. Eithne appartient d’abord au monde des Túatha Dé Danann, mais elle s'en détache intérieurement après l'insulte de Finnbarr. Son refus de toute nourriture terrestre devient le signe extérieur de cette rupture. Elle ne peut plus se nourrir que du lait des vaches merveilleuses venues d’Inde, c’est-à-dire d’un aliment associé à une terre présentée comme « juste ».
Le rôle de Manannán est particulièrement révélateur dans cette transformation. Dans la tradition mythologique, il est le grand médiateur entre les mondes et le maître des îles et des síde. Ici, il possède encore cette fonction, mais il devient aussi celui qui interprète théologiquement le changement d’Eithne : son « démon » protecteur quitte son cœur et un ange y entre. Le mécanisme surnaturel traditionnel est donc conservé, mais son interprétation est entièrement christianisée.
Le véritable passage d’un monde à l’autre se produit lorsque le Féth Fíada disparaît. Eithne devient alors visible et se retrouve séparée des autres femmes. Elle rencontre Césán, puis Patrick, et découvre le christianisme. Là encore, le récit reprend une structure de passage entre deux mondes qui pourrait appartenir à la littérature mythologique, mais le monde auquel Eithne choisit finalement d'appartenir n'est plus celui des Túatha Dé Danann : c'est le peuple de Dieu.
C'est surtout la scène finale qui donne au récit sa signification chrétienne. Óengus vient récupérer sa fille adoptive, comme pourrait le faire le parent ou le protecteur surnaturel venant reprendre une femme appartenant à son monde. Mais Patrick refuse de reconnaître son droit : Eithne n'est plus réellement la protégée d'Óengus. Elle appartient à Dieu. Óengus repart donc sans elle, et Eithne meurt après avoir reçu le baptême. Ainsi, si l'on transpose la structure de la Tochmarc Étaíne, on obtient quelque chose comme ceci : jeune femme surnaturelle → rupture avec le monde des síde → séparation de son ancien protecteur → passage dans un autre ordre du monde → acquisition d'une nouvelle identité → mort et intégration définitive dans ce nouvel ordre.
Mais l'innovation fondamentale de l'Altram est que le nouvel ordre n'est plus le monde humain ni même un autre síd : c'est le christianisme. Eithne ne revient donc pas chez les Túatha Dé Danann. Elle ne réintègre pas son ancienne communauté. Elle choisit explicitement de ne plus être des leurs : « bien que je sois de leur race, je ne suis pas des leurs ». Sa mort devient précisément la consécration de cette rupture.
Résumé
Après la conquête de l’Irlande par les fils de Míl, les Túatha Dé Danann se retirent dans les síde. Manannán organise leur nouvelle répartition et leur confère notamment le Féth Fíada, le Festin de Goibniu et les porcs merveilleux. Óengus, fils du Dagda, reçoit Brú na Bóinne, où vivent avec lui Elcmar et, plus tard, les jeunes filles placées sous son fosterage.
Parmi celles-ci se trouvent Curcog et Eithne, fille de Dichu. Eithne, particulièrement belle, chaste et estimée d’Óengus, est insultée par Finnbarr. Elle refuse dès lors toute nourriture ordinaire et ne se nourrit plus que du lait de la Vache Brune d’Óengus, puis de la Vache Pie de Manannán. Celui-ci découvre que l’insulte a provoqué chez Eithne l’abandon de son ancienne nature magique et l’entrée d’un esprit angélique dans son cœur. Elle appartient désormais, selon lui, au peuple du Dieu tout-puissant plutôt qu’aux Túatha Dé Danann.
Lorsque Patrick arrive en Irlande et que les pouvoirs magiques commencent à disparaître, Eithne perd le Féth Fíada qui la rendait invisible. Séparée de Curcog et de ses compagnes, elle rencontre le clerc Césán, qui l’accueille et l’instruit dans la foi chrétienne. Elle assimile miraculeusement les Écritures et se révèle entièrement tournée vers Dieu. Óengus part à sa recherche, mais Patrick affirme qu’Eithne appartient désormais à Dieu et non plus à son père nourricier. Óengus refuse de suivre le conseil de Patrick et retourne auprès des siens dans la tristesse. Eithne, bouleversée par ses lamentations, demande alors le baptême. Elle reçoit le nom de Patrick, tombe malade et meurt après avoir confié son âme à Dieu. Patrick lui donne une sépulture honorable. Son tombeau donne son nom à Cell Eithne près de Brú na Bóinne. Césán, ne pouvant demeurer dans le lieu où elle est morte, part pour Fid Gaible, où il fonde à son tour un établissement religieux.
L'œuvre s'achève par une élégie d'Eithne, qui célèbre sa beauté, sa sainteté et son destin exceptionnel et attribue au récit de son fosterage diverses vertus protectrices : voyage sans danger, mariage heureux, paix dans les maisons, sauvegarde des rois et libération des prisonniers. Ce récit raconte le passage d’Eithne, jeune fille des Túatha Dé Danann, du monde magique de son fosterage auprès d’Óengus au monde chrétien de Patrick, passage provoqué par l’insulte de Finnbarr et accompli par sa conversion, son baptême et sa mort.
Altram Tige Dá Medar
1. Un roi vaillant et victorieux, issu de la nombreuse race active, rude et fougueuse… trois fils de Cermait Milbél, fils du Dagda… le premier grand roi d'Irlande, Érimón… détenait Banba pour ses frères. Ce fut lui qui infligea [des défaites ?] et de lourdes pertes aux Túatha Dé Danann à Druim Lighean et à Loch Foyle, si bien qu’il tint fermement L'Irlande pour son frère, Éber Find, et pour lui-même. Lui et son frère régnèrent ainsi sur l'Irlande pendant un an, jusqu’à ce que surgissent la fureur guerrière, la colère farouche et la rupture de leur fraternité… car ce fut Éber qui fut responsable de cette révolte, ayant agi sous l’influence de l’envie et des mauvais conseils de sa propre épouse. Ce fut lui qui défia orgueilleusement Érimón en combat et prépara malheurs et tyrannie pour ses propres descendants, car la terrible bataille de Geashill opposa ces rois jusqu’à ce qu’Éber tombe sous les coups d’Érimón. Mais il faut relever ceci : Éber eut tort de se révolter, car c’était Érimón qui détenait le royaume d'Irlande pour lui-même et pour son frère, et c’était lui qui avait remporté au commencement la bataille de Tailtiu contre les Túatha Dé Danann, au cours de laquelle tombèrent trois rois d'Irlande, à savoir Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Gréine. Il remporta également la bataille de Druim Lighean contre les Túatha Dé Danann et, non seulement contre eux, mais aussi contre les guerriers de Scandinavie. [Bien que la prophétie mentionnée plus haut apparaisse ici également, ainsi que l’épisode d’Éber et d’Érimón, la fin de cette histoire n’est pas rapportée à leur sujet : ainsi s’achève ce qui concerne les fils de Mil.]
2. Nous allons maintenant exposer les aventures des Túatha Dé Danann : les victoires de Tailtiu et de Druim Lighean donnèrent aux héros et aux soldats d’Érimón une emprise militaire sur les différentes régions du territoire d'Irlande. Le noble souverain, le tout-puissant Manannán, fut appelé à régler leurs affaires et leurs conseils [ceux des Túatha Dé Danann], et son conseil aux guerriers fut de se disperser et de s’établir sur les collines et dans les plaines d'Irlande. Les hommes firent de Bodb Derg et de Manannán leurs souverains, et Manannán ordonna l’établissement des nobles dans leurs demeures magiques : Bodb Derg à Síd Buidb, sur le lac Derggert ; le fier Midir au beau Síd Truim ; l’aimable Sídmall au Síd Neannta aux formes éclatantes ; Finnbheara au Síd Meadha au sommet dénudé ; Tadg Mór mac Núadat, au Síd de Druim Dean ; Abartach mac Illathair, au Síd Buidhe au sommet magnifique ; Fagartach au très beau Síd Finnabrach ; Ilbreac au Síd Áeda d’Assaroe ; Lír mac Lugdach, au verdoyant Síd Finnachadh ; Derg Diansgothach au Síd Cleitidh ; et chaque… maison et lieu de résidence laissé aux Túatha Dé Danann. Manannán assigna à chaque noble une demeure particulière et procura aux guerriers le Féth Fíada(1), le Festin de Goibniu et les porcs de Manannán : grâce au Féth Fíada, les princes ne pouvaient être vus ; grâce au Festin de Goibniu, les souverains échappaient à la vieillesse et à la décrépitude ; quant aux porcs de Manannán, les guerriers pouvaient les tuer, mais ils revenaient ensuite à la vie. Manannán enseigna aux nobles leur disposition à Síd Brugh et leur apprit à entretenir leurs demeures à la manière des peuples de la belle contrée aux flancs harmonieux, la Terre de Promesse, et de la magnifique île d’Ablach. Les nobles concédèrent à Manannán que, lorsqu’ils auraient pris possession de leurs demeures, il présiderait au mariage de chaque maison et au festin de chaque seigneur, de sorte que son autorité, son droit et sa loi s’étendraient sur chaque demeure.
3. Il y avait alors un autre souverain en Irlande, qui n’était pas orgueilleux, et ce guerrier se nommait Elcmar. Avec lui se trouvaient Cairbre Cromfhlí mac Sídga meic Cairbre Cromm, lui aussi souverain, ainsi qu’Óengus Óg mac an Dagda. Sa demeure était à Brú na Bóinne […]. […] les nobles des Túatha Dé Danann à ce noble, et il entreprit […] de prendre en charge un festin dans sa demeure. Bodb Derg, fils du Dagda, lui demanda d’envoyer chercher Manannán et les nobles de son peuple, afin qu’ils viennent prendre part à ce festin renommé et fameux […]. « Mais nous savions bien qu’il ne manquait pas de bonnes choses
Mais voici ce qu’il en fut : Manannán entreprit de faire le tour de chacun des síde qui lui appartenaient. Lorsque Elcmar apprit qu’il effectuait cette tournée, il envoya son fils adoptif à sa rencontre pour l’inviter — c’est-à-dire Óengus Óg mac an Dagda — et Manannán poursuivit sa route […] jusqu’à la rive verdoyante et couverte de rosée de la Bóinne […] jusqu’à Assaroe et jusqu’à Irluachair […] la lumière de la demeure en face de Manannán […]. Et Manannán arriva à la tête de ses troupes […] à la forteresse. Voici quelle était la description de la demeure : un magnifique sol de bronze s’étendait d’une porte […] jusqu’à celle qui lui faisait face dans la maison ; des structures […] de findruine(2) se dressaient sur les sols, avec de beaux sièges d’argent, et sur ces structures de magnifiques montants aux bords et aux angles bien façonnés, avec des oiseaux [cramoisis ?] au chant mélodieux posés au sommet de ces angles […]. Et ce n’était pas […] le souverain se réjouissant […] en écoutant […] la joie des jeunes gens et les divertissements des jeunes filles occupées à leur broderie, ainsi que le bruit des parties d’échecs. Il serait presque négligent de tenter de rapporter […] de cette maison, tant […]. Mais voici une chose : les souverains des Túatha Dé Danann et les nobles de la Terre de Promesse étaient tous présents, et il n’y avait pas un seul d’entre eux, prince ou seigneur, qui ne fût envieux et jaloux de cette demeure.
4. Elcmar réfléchit et délibéra, puis appela ses serviteurs et son intendant principal — Dichu était son nom d’honneur — et leur dit : « Allez pour moi, mes braves gens, dit-il, dans les ravins, les cascades et les embouchures des rivières, afin d’y chercher du poisson, du gibier à plumes et du gibier à poil pour le souverain. Manannán s’assit avec les guerriers. Bodb Derg prit place à sa droite ; Elcmar, du côté qui porte le bouclier dans chaque combat ; Eachdond Mór, fils de Manannán, s’assit sur le côté de la salle, avec Abartach à la droite de ce noble et Sídmall Sítheach à sa gauche ; et chacun des guerriers prit ensuite sa place, en sécurité parmi ses compagnons. Óengus était avec les serviteurs, organisant et donnant les ordres, et toutes sortes de boissons et de mets délicats furent convenablement distribuées, si bien que l’assemblée était joyeuse et de bonne humeur.
Mais voici ce qui arriva : les héros passèrent ainsi trois jours et trois nuits, et au terme du quatrième jour, Manannán fut obligé de faire vider la maison, car il ne restait dans la demeure aucun fils de femme ayant encore une étincelle de conscience, à l’exception de Manannán et d’Óengus. Il commença alors à discuter avec Óengus et lui dit : « C’est une agréable demeure, Óengus, et je n’en ai jamais vu de pareille, si ce n’est Cruithin na Cuan ou Emain Ablach. Et son emplacement, sur la rive de la Bóinne, à la frontière des cinq provinces, est excellent. Si j’étais à ta place, Óengus, cette demeure serait mienne et je demanderais à Elcmar de la quitter. Tu obtiendrais “chance et prospérité” de tes puissants amis pour y parvenir. Manannán s’adressa de nouveau à Óengus et dit :
« Sais-tu, Óengus, que de tous ceux des Túatha Dé Danann qui sont encore en vie, je suis le premier de vos rois, l’aîné de vos armées, la lumière éclatante de vos bataillons et le seigneur de vos champions ? Et bien qu’Elcmar soit ton tuteur, c’est moi qui suis ton maître en vaillance, en prouesses guerrières et en magie. Je suis le fils adoptif de ton bon père, le Dagda, et à tout enfant de ton père qui possède des richesses, j’ai moi aussi quelque chose à donner. Je suis heureux que tu le reconnaisses Pour quelle raison ce cairn de vénération porte-t-il ce nom ? Je vais te l’expliquer, dit Manannán, à condition que tu me donnes ta parole, ton bouclier cramoisi, ton épée et les beaux dieux adorables, que tu suivras cette fois mon conseil. Sais-tu, Óengus, qu’il ne convient pas qu’Elcmar […] et qu’il ne lui appartient pas de défendre la forteresse, d’établir la demeure et d’en exercer la seigneurie ? Nous nous installerons dans la maison qu’il a construite avant Elcmar, et toi, somme-le de partir. Cela t’apportera chance et prospérité, tandis que cela lui apportera malheur, adversité et exil. [C’est-à-dire : la chance qui vint des anges du roi du palais et du Créateur de l’univers ; la chance grâce à laquelle nous avons pris la royauté de Fódla aux Fir Bolg ; la chance grâce à laquelle les Milésiens ont eux-mêmes repris le trône d'Irlande.] Avertis-le qu’il ne pourra revenir dans la maison qu’il quitte jusqu’à ce que l’ogham et le pilier soient confondus, jusqu’à ce que le ciel et la terre, le soleil et la lune soient confondus. Dieu n’est pas supérieur à nos dieux Voici une chose, répondit Manannán : le Dieu tout-puissant est capable de soumettre nos dieux-idoles, tandis qu’ils ne sont pas capables de dépouiller Celui qui est le Seigneur puissant, qui a fait le ciel, la terre et la mer avec leurs merveilles, et qui a achevé l’univers.
« Sais-tu, Óengus, Manannán, « pourquoi les hommes furent créés à l’origine ? Je ne le sais pas, Voici la raison, Manannán. Le Dieu unique dont nous avons parlé forma autour de lui dix ordres d’anges. Le seigneur du dixième ordre devint dans son esprit méprisant et envieux, et ils quittèrent sans raison la plaine céleste, loin de Dieu […] le dixième ordre de son domaine […] et façonna les hommes […]. Et ceux qui quittèrent son domaine avec mépris, Il les transforma en démons et leur fit un cachot et une prison pour leurs tourments. Tous ceux qui accomplissent sa volonté sont conduits au palais, et tous ceux qui s’y opposent sont jetés dans ce cachot pour y subir leurs tourments. Voilà la cause pressante de la Création Manannán. « Nous ne sommes pas issus de cette origine mais suis mon conseil cette fois. Cela m’inspire de la pitié, dit Óengus, car le plaisir et l’honneur de cette demeure sont sous mon autorité, et son profit et ses richesses m’appartiennent. Et les fils adoptifs ne seront plus honorés après moi si je fais cela. Cesse cela, dit Manannán. Un roi est plus noble qu’un royaume, un seigneur que son héritier ; l’autorité vaut mieux que l’assistance, et des ressources assurées valent mieux que des aumônes. Ta propre volonté vaut mieux que celle de ton père ou de ta mère, ou qu’une demande adressée à l’un ou à l’autre depuis le joug auquel ils sont soumis. Ton conseil sera suivi cette fois, ô magicien.
5. Quant à Elcmar, il consultait ses amis pour savoir si le repas du roi devait être préparé par les messagers qui étaient partis chercher du poisson, du gibier à plumes et du gibier à poil. L’avis général était que le roi ne devait pas être laissé à attendre leur retour et qu’il n’y avait pas de pénurie de boisson. Manannán s’avança, apportant une perfidie de lutin, et la demeure fut préparée par Elcmar pour Manannán. Celui-ci entra dans le síd avec ses gens et s’assit avec les guerriers, et chacun d’eux prit dès lors sa place juste et naturelle. Ils mangeaient leur repas et consommaient leur nourriture jusqu’à ce que toute l’assemblée fût joyeuse et de bonne humeur, à l’exception d’Óengus seul, car il était malade de peur à l’idée de défier son tuteur. Néanmoins, il se présenta devant Elcmar au moment que Manannán avait fixé pour que le défi fût lancé, et il prononça une terrible incantation pour défier son tuteur. Il somma Elcmar de quitter la demeure sans délai ni retard. Après ce discours, il récita à son tuteur :
Elcmar se leva promptement, merveilleusement, légèrement, comme se lève le cerf craintif qui, poursuivi, gagne la colline ; ou comme s’élève une nuée d’oiseaux devant un faucon.
Elcmar sortit de la demeure avec tous les siens, hommes et femmes. (Car depuis cette sommation, aucun père nourricier ne possède de pouvoir, sauf celui qui vient du diable ; car si tous les hommes d'Irlande tentaient d’empêcher l’un d’eux de partir, ils ne le pourraient en raison de la puissance de cette « chance et prospérité C’est pitoyable et misérable que vous êtes à présent, mes chers gens, dit-il ; vous répugnez à quitter la Bóinne et la demeure, et désormais vous connaîtrez une grande affliction et une folie définitive. C’est le perfide Manannán qui a enseigné la “chance et prospérité” à mon fils adoptif par magie et diablerie, afin de me bannir ; malheur à lui, mais c’est une bonne chose pour mon fils adoptif après moi. Je jure par mon destin, dit Elcmar, que si Óengus m’avait demandé la seigneurie de la demeure, je la lui aurais certainement donnée, sans qu’il eût à me défier. chance et prospérité Reste dans ta charge, puisque tu n’étais pas arrivé avant la sommation.
6. Il advint que la femme de l’intendant était alors enceinte. Lorsqu’Óengus s’en aperçut, il demanda à devenir son père nourricier, et ils entrèrent ensemble dans la demeure, tandis que le grand intendant demandait l’amitié de Manannán. Les nobles demandèrent à Manannán où Elcmar trouverait un lieu de repos. « Je ne le sais pas, dit Manannán, et aucun prophète ni sage du monde entier ne le sait ; mais le Dieu unique et tout-puissant le sait. Manannán et des nobles des Túatha Dé Danann. Lorsque vint, à la fin du festin, le moment où les nobles […] écoutaient les chants, Óengus lui dit […] : « Ta femme est enceinte, et quel que soit l’enfant qui naîtra, je le prends pour l’élever et l’éduquer. L’enfant de tout autre membre des Túatha Dé Danann recevra le même traitement Manannán, et tous l’affirmèrent également. Óengus imposa à tous, d’une manière générale, un mariage noble. Manannán partit pour sa forteresse. Le moment arriva et sa femme mit au monde le fruit de son sein : une fille belle et bien faite, avec au sommet de la tête une touffe [?] de cheveux bouclés de couleur jaune. Pour cette raison, elle fut baptisée et appelée du nom de Curcog (= « touffe fournie
Quant à la femme de l’intendant, elle mit alors au monde une fille qui fut nommée Eithne, et Óengus la prit, comme tous les autres enfants confiés en nourrice, pour l’élever. Une belle demeure ensoleillée, de construction variée, fut édifiée pour les jeunes filles, et elles y demeurèrent longtemps à recevoir leur éducation. Jamais, ni avant ni après elles, il n’y eut une troupe de femmes aussi sévère et aussi chaste que celle de Curcog ; et l’une d’entre elles surpassait toutes les autres par son apparence, sa sévérité et sa chasteté, à savoir Eithne, fille de Dichu. Il n’y avait personne qui la vît sans tomber amoureux d’elle. C’est elle qui plaisait le plus à Óengus parmi les jeunes filles, et la renommée de cette compagnie se répandit aux quatre coins d'Irlande. La fille de l’intendant était plus renommée que toutes les autres femmes, et même que Curcog, et les nobles des Túatha Dé Danann vinrent en raison de la réputation de ces femmes. Finnbheara vint du Síd de la colline dénudée de Meadha jusqu’à la demeure de la Bóinne pour voir ces femmes. Il fut chaleureusement accueilli ; ses chevaux et son char furent dételés, et il entra dans la demeure avec Óengus, puis ils burent et se réjouirent. Finnbarr dit qu’il était venu afin de voir les femmes. Óengus dit : « Que préfères-tu : aller dans l’appartement où elles se trouvent, ou qu’elles soient amenées devant toi ? C’est la fille de l’intendant sans valeur, et j’ai failli la baptiser “Saleté répugnante”.
La fille royale de l'intendant du Munster, le cygne délicat et majestueux, est une femme de la race qui nous est odieuse, celle qui a causé ce triste gâchis.
Après cela, le beau visage de la jeune fille devint blanc, puis livide, puis rouge ; elle s’en alla, triste et bouleversée, les joues humides et le visage empourpré, vers sa demeure habituelle, la maison ensoleillée. Lorsque Óengus vit cela, il entra dans une terrible colère et faillit tuer Finnbarr et ses gens. Mais voici ce qu’il advint : il se souvint de leur amitié, se repentit en son cœur et changea d’avis. Après cela, Finnbarr se disposa à quitter sa réjouissance, désormais en querelle avec Óengus, mais ses gens lui conseillèrent de ne pas se séparer de son frère dans la discorde. Finnbarr retourna donc à la demeure, entra en présence d’Óengus et s’inclina profondément sur ses deux genoux blancs et vigoureux devant son frère. « Pourquoi cela est-il fait, ô Finnbarr ? Parce que tu es l’aîné et le plus noble, et que je suis le plus jeune des beaux enfants du Dagda ; parce qu’il convient à tout coupable de réparer lui-même sa faute. C’est accepté Eithne ingen Dichon.
Cependant, il ne manquait ni nourriture dans la salle, ni les meilleures boissons, et il n’y avait pas un seul d’entre eux qui ne fût joyeux et satisfait, à l’exception de la seule Eithne. Et il n’y avait personne parmi les gens de Finnbarr, d’Óengus ou de Curcog qui ne s’agenouillât devant elle pour l’inciter à manger, mais elle n’y consentit pas. Toutefois, voici ce qu’il advint : Finnbarr festoya pendant trois jours et trois nuits dans la forteresse. Ils prirent congé le troisième jour, et Finnbarr partit pour Cnoc Medha, d’une délicate beauté.
7. Quant à Eithne : elle resta sept jours et sept nuits sans toucher à aucune nourriture ni à aucune boisson, et quand bien même tous les hommes d'Irlande lui ordonneraient de manger ou de boire, elle ne le ferait pas. Il n’y avait aucune sorte de nourriture ni de boisson au monde dont on ne demandât à la jeune fille si elle pouvait en manger, et lorsqu’ils insistaient, elle répondait qu’elle ne le ferait pas. Alors Óengus réfléchit : peut-être boirait-elle le lait de la Vache Brune, trait dans une magnifique coupe d’or ; c’était une vache brune qui appartenait alors à Óengus, si unique et si remarquable qu’il n’y en avait pas de semblable en Éire ni dans le monde entier, à l’exception d’une seule autre. « Qui la traira pour moi, Óengus ? Choisis n’importe quelle femme de la maison, y compris Curcog, ou bien toi-même, ma fille Je la trairai moi-même Ton souhait sera exaucé Comment as-tu trouvé la Brune ? Ou bien Elcmar l’a-t-il [amenée ?] à la demeure ? Tu vas le savoir J’entrepris un voyage avec Manannán vers l’est, par-delà les mers, jusqu’à ce que nous atteignîmes les Piliers d’Or à l’Est. De là, nous allâmes en Inde et nous y trouvâmes une merveilleuse acquisition, dont nous n’avions jamais trouvé la pareille auparavant, à savoir : deux vaches aux cornes torses, toujours pleines de lait, une vache pie et une vache brune, ainsi que deux magnifiques coupes d’or et deux entraves de soie rare. Nous les emportâmes avec nous en Éire et nous partageâmes nos gains. Manannán m’en donna la moitié, dit Óengus, à savoir : une coupe, une vache et une entrave. J’emportai avec moi la part que tu vois, la Brune d’Óengus. Elle donne du lait en abondance à chaque saison de l’année, et son lait a le goût du miel, du vin enivrant et de la satisfaction d’un bon repas. Voilà comment j’ai obtenu la Vache Brune
8. Après cela, Óengus interrogea chacun des druides, voyants, sages et souverains d'Irlande afin de savoir pour quelle raison la jeune fille ne mangeait aucune nourriture terrestre, à l’exception du lait de la Vache Brune, mais il n’apprit rien de personne. L’histoire parvint jusqu’à Cruithin na Cuan et Emain Ablach, et jusqu’aux nobles de la Terre de Promesse, et ils furent stupéfaits du récit qu’ils entendirent au sujet d’Eithne en Éire. Manannán envoya des messagers à Curcog et à ses compagnes, et à Eithne également en particulier, afin de découvrir ce qui la poussait à rester sans nourriture. Ces messagers arrivèrent à Brú na Bóinne. Óengus envoya ses bien-aimées et ses servantes à Emain Ablach et elles arrivèrent sur la pelouse de Cruithin na Cuan. Tous les jeunes gens se levèrent pour aller à leur rencontre, ainsi que Manannán [avec ses nobles], sa femme avec ses compagnes, et ils accueillirent chaleureusement les femmes […] leur faisant grand honneur. Manannán appela Curcog et Eithne dans un endroit isolé et dit à Eithne : « Est-il vrai que tu ne manges aucune nourriture ? C’est tout à fait vrai Comment se fait-il qu’il en soit ainsi pour toi, ô jeune fille ? Manannán. « Je ne le sais pas, dit Eithne, si ce n’est une chose. Depuis l’insulte que j’ai reçue de Finnbarr, je ne peux manger aucune nourriture terrestre, sauf le lait de la Brune d’Óengus, que je trait moi-même dans une coupe d’or. Je préparerai moi-même ta nourriture ce soir Manannán. (Mais voici une chose : il en allait ainsi pour l’homme qui avait prononcé ces paroles : jamais un homme malade ou souffrant ne lui avait été présenté sans qu’il n’en discernât et n’en diagnostiquât le mal, et il était guéri par son aide ; et jamais un homme qui avait pris en dégoût la nourriture ou la boisson ne lui avait été présenté sans qu’il ne lui en rendît le goût par son application.) Manannán se rendit auprès de son intendant principal, et il fallait mettre des saveurs piquantes dans chaque plat préparé pour Eithne. Manannán exerça sur eux tous ses pouvoirs, puis il vint avec les femmes de la demeure dans la salle et […] de chaque nourriture et de chaque saveur leur fut apporté. Cette ruse ne servit à rien […] pour faire goûter la nourriture à Eithne, et tous ceux qui étaient là s’étonnèrent que Manannán ne puisse parvenir à faire goûter à la jeune fille ni nourriture ni boisson. Manannán s’étonna que son pouvoir fût réduit à néant, et il eut honte que quiconque [?] jeûnât dans sa maison. Il demanda alors à la jeune fille si elle boirait le lait de la Vache Pie, et si elle-même ou une autre femme la trairait […] dans une coupe d’or, comme en Asie […] d’où elles avaient été rapportées ; c’est-à-dire la Brune [et la Pie] […] les coupes et les entraves destinées à la traite. Et le quartier arrière de la vache fut donné à Eithne — c’est-à-dire la Vache Pie de Manannán — ainsi que la coupe d’or et l’entrave de soie. La jeune fille la trait alors, et son lait fut sa nourriture et sa boisson ce soir-là, et elle ne fut pas faible dans cette maison.
« Savez-vous, dit Manannán à ses gens, pourquoi la jeune fille ne mange aucune nourriture ? Nous ne le savons pas Je vais vous l’apprendre, dit Manannán. Elle n’appartient ni au peuple d’Óengus, ni à notre propre peuple. Car lorsque Finnbarr insulta cette jeune fille, le démon qui la gardait quitta son cœur et un ange vint à sa place ; et cela nous empêche de sonder son cœur. Et elle ne vénère ni la magie ni la diablerie, et c’est pourquoi elle boit le lait de cette vache-là, parce qu’il fut apporté d’une terre juste, de l’Inde, et […] nourriture et élevage de cette jeune fille, veillant sur elle […] c’est-à-dire la nourriture de la maison des deux coupes. C’est la Trinité […] qui sont les dieux que cette jeune fille adore
Mais voici encore une chose : Curcog, ses compagnes et Eithne restèrent un mois et quinze jours à Emain Ablach, et elle ne goûta dans la demeure aucune nourriture, si ce n’est le lait de la Vache Pie. Puis elles repartirent vers leur propre demeure car, bien que la gaieté, les jeux, le plaisir et la joie fussent grands à Emain Ablach, […] pour Curcog [cela] restait inférieur à ce qu’était, à cette époque, la demeure sur la Bóinne. Manannán essayait de retenir Curcog et répéta le poème :
Ô Curcog, d’une beauté parfaite, ne répugne pas à rester. Ta nourriture, chaque soir, ce sont les chants de la Terre de Promesse. * * * * le vaste apaisement de tout trouble. * * de son rivage rude, pur et retentissant du bruit des vagues. * * * *
9. Après cela, Curcog poursuivit sa route avec ses compagnes. Elle prit congé de Manannán, de sa femme et de sa maisonnée, et se rendit à Brú na Bóinne. Óengus vint à leur rencontre, accueillit la compagnie et leur demanda de leurs nouvelles. Il demanda à Curcog quelle nourriture ou quelle boisson Eithne avait prise, ou bien si Manannán n’avait pas découvert la cause pour laquelle elle ne mangeait pas. « Elle n’a goûté ni nourriture ni boisson durant son séjour, dit Curcog, si ce n’est le lait de la Vache Pie de Manannán […] l’arrêt du grand pouvoir de Manannán, nourriture ou boisson […] Néanmoins, il reconnut la cause pour laquelle elle refusait de goûter à la nourriture sur l’île de Man. […] la cause ? Il la révéla bientôt, répondit Curcog, et voici ce qu’il dit : c’est le Dieu unique et tout-puissant qui est la cause pour laquelle elle ne mange aucune nourriture des Túatha Dé Danann ; et il dit que lorsque Finnbarr insulta la jeune fille, elle se sépara de son esprit magique et qu’un esprit angélique entra à la place dans son cœur. Il dit que c’était la cause de son abandon et qu’elle n’appartenait à aucun autre peuple qu’au véritable peuple du Tout-Puissant. Manannán, à Emain Ablach. Elle ne goûta aucune nourriture ni aucune boisson dans la demeure de Manannán, si ce n’est le lait de la Vache Pie, ni à Brú na Bóinne, si ce n’est le lait de la Vache Brune d’Óengus, et elle trayait elle-même chaque vache dans une coupe d’or, comme nous l’avons dit précédemment. Mais voici encore une chose : la nourriture de la maison des deux coupes fut célébrée dans toute l’Éire par les Túatha Dé Danann et par les Milésiens. Elle fut également appelée « le fosterage de la maison des deux coupes
10. Lorsque le Tailgenn arriva, lorsque les druides et les démons furent chassés d'Irlande par lui, et que chacun dans la communauté se fut soumis à la religion et à la piété, Curcog et ses compagnes se trouvaient sur la pelouse de Brú na Bóinne, par un temps d’été. La chaleur et la moiteur accablèrent les jeunes femmes, et elles allèrent se baigner dans la Bóinne. Lorsque les jeunes filles eurent assez nagé et plongé, chacune d’elles alla chercher ses vêtements et quitta la rivière. Eithne ne remarqua pas le départ de ses compagnes. Et il advint alors que le Féd Fiar et la magie quittèrent cette belle jeune fille, c’est-à-dire Eithne. (C’est grâce à cela que la compagnie ne pouvait être vue au commencement et qu’Eithne ne fut pas vue jusqu’à cette heure.) Eithne ne vit alors plus ses compagnes — et tout le monde pouvait la voir — ; elle sortit de l’eau, revêtit ses vêtements et se mit à les chercher sur les rives de la Bóinne, mais ne les trouva pas. Peu après, elle aperçut un jardin aux branches couvertes de feuillage bleu, entouré d’un mur nu de cimetière. La jeune fille se dirigea vers ce cimetière et vit, à la porte de l’église, un clerc aux cheveux gris et joyeux, avec un Testament, qui louait avec ferveur le Créateur. La jeune fille salua aussitôt le clerc, et celui-ci lui répondit : « Qu’est-ce qui t’amène ici seule, ô jeune fille ? Qui es-tu, ô clerc ? demanda la jeune fille, et à quelle maisonnée appartiens-tu ? J’appartiens à la maisonnée de Dieu, dit le clerc, et Patrick, fils de Calpurnius, est mon seigneur et mon vice-roi. Et toi, de quel peuple es-tu, ô jeune fille ? J’appartiens aux Túatha Dé Danann jusqu’à présent, répondit-elle, et mon peuple et le tien sont les mêmes. Ta venue parmi nous est bienvenue et non pour toi […] […] si tu appartiens au peuple fidèle de Dieu, cette foi qui est la tienne ? En louant le Seigneur et en lisant à haute voix dans ce livre ; et si tu appartiens au peuple fidèle de Dieu, il serait étrange que tu ne le saches pas. Apprends-moi à le connaître, dit la jeune fille, car je n’ai jamais rien vu de pareil. De plus, je voudrais que tu m’instruises désormais et que tu me donnes une leçon sur chaque poème.
Donne-moi ce qu’il a de propre, ô guerrier, à qui je voue mon service. Je n’ai jamais entendu dans la Terre de Promesse rien de pareil par sa douceur.
Si tu trouves doux de l’entendre, ô belle jeune fille aux cheveux blonds, tu écouteras assurément cette fois ce qui se trouve dans ce livre.
Prends fermement le petit psautier, ô clerc enceint du Tailgenn. Garde en mémoire tout le savoir qui s’y trouve. Donne.
11. Après ce poème, Eithne pencha la tête sur le livre et le lut sans délai, comme si elle l’avait appris dès la nuit de sa naissance. Le clerc fut émerveillé par la récitation de la jeune fille et par la manière dont elle lisait le livre ; car, même s’il avait eu entre les mains tous les livres que Patrick avait apportés en Irlande, elle les aurait lus sans délai. Le clerc l’en aima et l’estima davantage encore. Ils poursuivirent ainsi jusqu’à l’heure du dîner du clerc. Celui-ci se leva alors, prit sa ligne de pêche et se rendit à la rivière. Eithne n’eut pas longtemps à attendre avant qu’il ne revienne à la maison avec un magnifique saumon. « Qu’as-tu obtenu ? Ma part de provisions venant du Seigneur, répondit le clerc, et j’en ai besoin ce soir comme jamais auparavant. Que vas-tu manger ? Je suis engagé envers une personne à l’appétit démesuré. Si je savais comment tu t’y prends, noble seigneur, dit la jeune fille, je ne prendrais rien sur ta part. Mais prends donc la ligne et va chercher ma part auprès du Seigneur, comme tu as obtenu la tienne. J’y vais moi-même, ô jeune fille Tu es véritablement du peuple de Dieu, ô jeune fille, dit-il, et puisse mon âme être sous la protection de ton âme.
Quant à la compagnie des jeunes femmes, elle avait laissé Eithne derrière elle et ne parvenait pas à la retrouver. Elles s’approchèrent tristement d’Óengus et lui annoncèrent avec appréhension la disparition de la jeune fille. Óengus transforma aussitôt Curcog, puis on lui amena son cheval, et Curcog partit avec lui à la recherche d’Eithne. Óengus se dirigea vers Ros Dighair et parcourut toutes les forteresses d'Irlande à la recherche de la jeune fille, mais ne la trouva pas. Il arriva finalement sur les rives de la Bóinne et poursuivit ses recherches. Pendant qu’ils se trouvaient là, ils aperçurent l’oratoire et la demeure et arrivèrent juste en face, sur l’autre rive du fleuve. Eithne regarda les cavaliers et reconnut Óengus, Curcog et leurs compagnons. Le clerc apporta de la nourriture pour elle et pour lui-même, sur la rive, près de la jeune fille et de sa pêcherie ; mais, bien qu’il regardât dans leur direction, il ne les vit pas, car le Féd Fiar les recouvrait. Le clerc demanda à la jeune fille : « Que vois-tu, ô jeune fille ? Je vois Óengus, mon père nourricier, qui me cherche, ainsi que ma compagne Curcog, la maisonnée de Brú et ses femmes. Ce sera une recherche vaine pour eux […] assurément, si telle est la volonté de Dieu
Chère à mon cœur est cette troupe de cavaliers que je vois le long de la Bóinne aux rives bleues, une compagnie royale et fière. Il n’y eut ni querelle ni calamité. La joie de la compagnie, Óengus Óg, fils du Dagda, est cavalier, est marin. L’aimable maisonnée du beau Brú est guerrière, porteuse de blessures, vaillante. Le garçon triste et affligé, tel sera ce soir le nom d’Óengus. Les femmes du Brú aux beaux boucliers ne trouvent aucun repos dans leurs recherches, et ma compagne Curcog ne cesse de me pleurer. C’était le devoir de tous de la protéger. Depuis le jour où Finnbarr — le frère de mon père nourricier — m’a raillée, je n’attendrai ni Manannán, ni le noble Ilbréc, ni Sigmall. Je bénis ce Finnbarr par qui me vint l’amour de Dieu, la parole du Long-Chevelu qui, ce jour-là, me couvrit de honte. Je n’attendrai pas Abartach, qui tint tête à Bodb aux armes, sa religion est un bouclier qui sera loué. * * * * L’escorte de ce voyage n’appartient à aucun des Túatha Dé Danann. Mon corps à Jésus, et mon âme. Bienvenue soit la venue du Tailgenn, qui vint en Éire aux bois d’if. Sans cette souffrance, la mort avec lui serait pourtant douce.
12. Après ce poème, le clerc pria le Seigneur de faire venir Patrick afin de lui apporter réconfort et secours, car il craignait que la jeune fille ne leur fût enlevée contre sa volonté. Le Seigneur accorda au clerc l’accomplissement de sa prière juste : au même instant, Patrick arriva avec ses clercs à la porte de l’oratoire, tandis qu’Óengus se trouvait sur l’autre rive du fleuve. Patrick demanda alors au clerc de lui raconter l’histoire de la jeune fille, et une discussion s’engagea entre lui et Óengus à son sujet. Óengus demanda : « Laisseras-tu ma protégée venir auprès de moi, ô clerc ? La jeune fille n’est pas ta protégée, répondit Patrick, mais celle du Dieu de la création, bien que son père te l’ait confiée. Je laisse à la jeune fille le soin d’en décider […] si elle estime qu’il est dans son intérêt de venir […] et moi, privé du pouvoir du Seigneur. J’ai peur Si tu suivais mon conseil, Óengus, dit-il, je ne craindrais pas ton intervention dans quelque affaire juste que ce soit. Quel conseil ? Adore le véritable Dieu tout-puissant, renonce aux faux dieux, relève-toi au nom de la Trinité, change de nom et éloigne-toi des tourments. Ce n’est pas pour cela que nous avons quitté notre demeure
Retournons dans la tristesse. Ô Eithne à la tête brillante et gracieuse, beau cygne blanc et ingrat, [que je ne chérirai] plus. [Puisqu’]ils ont emporté sa compagne, il est inutile de garder Curcog. … de la trahison, depuis la séparation, j’en écarterai la plupart. Il y a une pointe de trois grands cris, lamentant comme un homme blessé le départ de la demeure, sur la droite du pâturage brun au bord de la rivière. Eithne n’est plus mon enfant désormais. Ô peuple de la Terre de Promesse, mais, si douloureux que cela soit pour nous, faisons-le. La venue du Tailgenn sur cette terre est mon malheur — je ne le cache pas — ; en me séparant d’elle, je pars. Mais, si dur et pénible que cela soit, faisons-le.
Après cela, Óengus et sa maisonnée poussèrent un terrible cri de lamentation pour Eithne. Lorsque Eithne entendit les gens d’Óengus la pleurer, son cœur bondit dans sa poitrine et, dès cet instant, la douleur passa d’un sein à l’autre. Elle demanda à Patrick le baptême et la rémission de ses péchés ; elle les reçut de lui et fut appelée de son nom. Mais voici encore une chose : pendant toute une quinzaine, la jeune fille dépérit progressivement, priant Dieu et Patrick, qui, avec ses clercs, en était profondément attristé. Lorsque Eithne sentit sa mort approcher, elle recommanda son âme à Dieu et à Patrick et récita le poème :
Appelez-moi, vous, peuple du ciel, appelez mon âme par vos prières. Je ne délaisserai pas le ciel de Dieu pour la demeure de mon père nourricier Óengus. Agréable est la maison où se trouvent les gens du Saint Seigneur. Sa grâce sera chantée, ainsi que sa félicité immuable.
Bien que les femmes du Brú pleurent et se lamentent grandement, je préfère le cri des clercs à mon chevet, défendant mon âme contre l’enfer. Je remercie le Christ des enfants de m’avoir séparée des Túatha Dé Danann. Bien que je sois de leur race, je ne suis pas des leurs. Je crois en Jésus, le grand roi.
Le récit du Fosterage de la Maison des Deux Coupes n’est pas un récit inconnu. Tous les nobles de la verdoyante Fodla le demanderont. Ô Patrick, fils du noble Calpurnius, défends mon âme contre l’angoisse, absous-moi de mes péchés et de mes fautes si tu entends mon appel.
Après ce poème, Patrick prit la tête de la jeune fille contre sa poitrine et envoya son esprit au ciel. On lui donna ensuite une sépulture honorable. C’est ainsi que Cell Eithne (« l’Église d’Eithne »), à Brú na Bóinne, porte son nom. Le nom du clerc auprès duquel la jeune fille était arrivée était Césán, un prince écossais et chapelain de Patrick. Il ne put supporter de rester dans l’ermitage, parce qu’Eithne y était morte ; il le quitta et se rendit à Fid Gaible, où il mena une vie sainte. C’est là que se trouve l’église qui porte son nom, Cluain Césáin, à Ros Mic Treoin, dans le Fid Gaible. Auparavant, c’était un agréable campement des Fianna. Voilà, jusqu’ici, le Fosterage de la Maison des Deux Coupes.
Et Patrick ordonna que personne ne dormît ni ne parlât pendant ce récit, et qu’il ne fût raconté que sur la prière de personnes de bien, dignes au plus haut point de l’entendre. Il établit également de nombreuses autres prescriptions à son sujet, comme cela est rapporté dans cette élégie :
Creusez la tombe de la généreuse Eithne dans l’église au-dessus de la Bóinne au vert humide : un noble rejeton de la brillante connaissance. La troupe d’Óengus était accablée. Moi et Óengus, expert dans les armes, un couple dont le mystère caché n’eut pas son pareil, jamais, dans le vaste monde, nous n’aimâmes quelqu’un comme Eithne. J’attacherai ces bénédictions au récit d’Eithne de Finn-magh : le meilleur des enfants, le meilleur des compagnons, tu le verras lorsque tu dormiras avec de belles femmes. Si tu répètes le « Nourrissage
en prenant la mer sur un navire ou un bateau, tu iras sain et sauf, vague ou lame. Si tu répètes le « Nourrissage » * * * * Si tu répètes le récit d’Eithne lorsque tu prends une épouse de noble condition, bon est le pas que tu fais, tu auras la chaleur des épouses et des enfants. Répète le récit de la noble Eithne lorsque tu entres dans une nouvelle brasserie ; il n’y aura ni querelle ni sottise, ni dégainement d’armes recourbées et vaillantes. Répète à un roi riche le récit d’Eithne au milieu de la destruction : il ne perdra pas son trône s’il écoute en silence. Si tu répètes ce récit merveilleux aux prisonniers d’Irlande, … ils seront libérés de leurs chaînes et de leurs prisons. Bénie soit l’âme qui était dans le beau corps d’Eithne. Quiconque connaît cette élégie remportera la victoire. Aimés étaient ses cheveux lisses et dorés et son beau visage rosé, son beau corps pareil à l’écume et sa bouche aux paroles douces. Aimé était son noble corps séduisant et son beau visage, sa charmante bouche modeste et ses cuisses blanches.
Que sa fête soit inscrite dans nos chants et célébrée et ordonnée dans notre monde. Que son corps soit enseveli dans cette église.
Traduit par nos soins d'après la version de M. Ní C. Dobbs (1929–1930)
Notes: (1)c'est le sortilège de dissimulation attribué aux Tuatha Dé Danann : Manannán le donne aux guerriers afin qu'ils puissent devenir invisibles aux yeux des hommes. (2)Désigne un métal blanc précieux, généralement compris comme un alliage à base d'argent,
Sources: • M. Ní C. Dobbs (1929–1930) - "Altram Tige Dá Medar" Zeitschrift für Celtische Philologie, n° 18.
• Ph. Jouët, (2012) - Dictionnaire de la Mythologie et de la Religion Celtiques, Yoran embanner, Fouesnant, 1039p.
• F. Le Roux - Ch.-J. Guyonvarc'h, (1986) - Les Druides, Ouest-France, 448p.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique
LIENS ANALOGIQUES
• Banba [Les divinités irlandaises]
• Bodb Derg [Les divinités irlandaises]
• courtise d'Étaín (La) [textes mythologiques irlandais (Les)]
• Curcog [personnages de la mythologie irlandaise (de Caelbad à Cutra)]
• Dichu [personnages de la mythologie irlandaise (de Dá Derga à Durgabul)]
• livre de Fermoy (Le) [manuscrits irlandais (Les)]