La pierre de Coolineagh I (Baronnie d'East Muskerry, Co Cork) (CIIC 104)
Voici une inscription particulièrement intéressante, notamment en raison des difficultés que pose sa lecture. Il s'agit d'une inscription oghamique de Coolineagh (comté de Cork), gravée sur un pilier funéraire conservé à Aghabullogue(1), dans le cimetière de l'ancienne église paroissiale protestante. La découverte de l'inscription est attribuée à Joseph Humphreys, en 1817. Le monument présente également un intérêt particulier du point de vue des traditions populaires locales. Une pierre placée au sommet du pilier ressemblait vaguement à un crâne humain. Selon une croyance locale rapportée par Windele, si on la retirait, elle revenait spontanément à sa place ! Cette pierre sommitale, à laquelle étaient associées des pratiques superstitieuses, fut finalement retirée par le clergé local et remplacée par une masse de pierre informe. (Macalister, 1945, pp.103-105 ; CISP, Coogh 1)
Notes: (1)Aghabullogue se situe dans le townland de Coolineagh, ce qui explique la double localisation mentionnée dans les notices.
Lecture de l'inscription
Alors que Macalister proposait la lecture "ANM CORRE MAQVI UDD[GLO]METT" (Macalister, 1945, p.104), la lecture proposée par Gippert est "[ANM] CORR(EA) MAQ V[VE]D(D)[EL]ME(EA)TT". Les séquences (EA) représentent ici le signe oghamique ᚕ (Eabhadh), un forfid de l'alphabet oghamique, et non deux voyelles distinctes E et A.
La notice de Jost Gippert (Titus, Gippert, 1981-1997, og104) permet de reprendre l'inscription CIIC 104 à partir des lectures successives et surtout de distinguer ce qui est réellement observé de ce qui a été restitué. Gippert remet donc en question deux éléments essentiels de la lecture traditionnelle : La restitution UDDGLOMETT de Macalister et La segmentation du nom qui en découle. La lecture n'est absolument pas stabilisée, il existe plusieurs propositions :
Éditeur
Lecture
Brash
ANMCOR R MAQ GUUDDG TT
Ferguson
ANMCORREAMAQFUIDD...
Macalister (Epig.)
ANMCORRKMAQVIUDD METT
Macalister (CIIC)
ANM CORRE MAQVI UDD[GLO]METT
Gippert
[ANM] CORREэA MAQ V[VE]D(D)[EL]MEэATT
Interprétation de l'inscription
Face à la lecture traditionnelle de Macalister, Jost Gippert propose une interprétation sensiblement différente. Sa proposition repose sur deux restitutions anthroponymiques.
• Le nom du défunt : Gippert envisage la restitution *CORBREэA, qui pourrait être rapprochée du nom irlandais Coirpre. Il précise toutefois qu'aucune trace matérielle du B n'est identifiable, malgré un espace suffisant entre les deux R pour accueillir cette lettre.
• Le nom du père : après MAQ (« fils de »), il propose une forme apparentée au génitif de Fedelmid.
Coirbre ou Coirpre
Le rapprochement avec Coirbre, généralement écrit Coirpre, soulève une difficulté intéressante. Le nom comporte un P, phonème particulièrement marginal dans le fonds indigène du vieil irlandais. Le P n'est pas totalement absent de l'alphabet oghamique : il possède son propre signe. Mais sa présence dans le vocabulaire hérité est exceptionnelle, contrairement à celle de B. Cette rareté mérite d'être prise en compte dans l'identification anthroponymique. Elle invite à ne pas transposer mécaniquement la forme classique Coirpre dans une graphie oghamique ancienne. Il faudrait notamment examiner si la consonne de la forme ancienne pouvait avoir une réalisation ou une évolution compatible avec la graphie proposée par Gippert.
Bilan
L'hypothèse de Gippert permettrait de restituer une formule funéraire comportant le nom du défunt, éventuellement Coirpre, suivi de celui de son père, apparenté à Fedelmid. Elle est séduisante par ses rapprochements avec d'autres inscriptions oghamiques, mais demeure conjecturale : le B du premier nom et plusieurs lettres du second ne sont pas matériellement assurés. La rareté du P dans le fonds gaélique hérité constitue un élément important de la discussion, sans suffire à elle seule à valider la restitution de Gippert.
Quid du motif de la tête posée sur un pilier ?
Comme nous l'avons vu, la pierre sommitale du pilier d'Aghabullogue présentait une vague ressemblance avec une tête humaine. Selon la croyance locale, elle avait en outre la propriété de revenir spontanément à sa place lorsqu'on la déplaçait. Or, plusieurs récits de la tradition irlandaise mettent en scène des têtes humaines décapitées qui conservent des pouvoirs surnaturels et se retrouvent placées sur un pilier.
Dans le récit de la bataille de Cath Almaine, Donn Bó, un jeune chanteur, est décapité, mais sa tête continue de chanter. Rapportée dans la salle du festin, elle est placée sur un pilier. Elle entonne alors une complainte d'une telle beauté que l'assistance entière en est bouleversée.
Dans le cycle d'Ulster, Sualtam, père de Cú Chulainn, se décapite accidentellement avec le bord de son bouclier. Sa tête continue néanmoins à crier pour avertir les Ulates de l'invasion imminente. Elle est placée sur un pilier afin que son avertissement puisse être entendu.
Enfin, dans le récit de Balor, lors de la seconde bataille de Mag Tured, la tête du personnage surnaturel est explicitement placée au sommet d'un pilier par Lugh. Le pilier ne résiste pas à sa puissance : il s'embrase et se brise.
Ces différents récits présentent des motifs remarquablement proches : une tête décapitée qui conserve une puissance exceptionnelle et son association avec un pilier. Sans présumer d'un lien direct entre ces traditions mythologiques et la croyance attachée à la pierre d'Aghabullogue, ce rapprochement mérite d'être relevé.
Sources: • J. Gippert, (1997) Thesaurus Indogermanischer Text-und Sprachmateriale (TITUS). Ogam-Inschriften. University of Frankfurt (en ligne : https://titus.uni-frankfurt.de/ogam/)
• R.A.S. Macalister, (1945–1949) - Corpus Inscriptionum Insularum Celticarum, 2 vol. Dublin, Stationery Office, Irish Manuscripts Commission.
• University College London, Celtic Inscribed Stones Project, (CISP), (en ligne : https://linkedopenogham.github.io/cisp-recovery/cisp/database/)
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique