L’origine précise des Aigosages n’est pas connue. Le seul indice que nous ayons provient de l’œuvre de Polybe, qui indique qu’Attale Iᵉʳ de Pergame les avait transférer en Asie mineure depuis l’Europe (Histoire générale, V, 21), et que lorsqu’il voulut s’en séparer, il les renvoya vers l’Hellespont (Histoire générale, V, 78). Ces considérations amènent à les localiser en Thrace, sans toutefois être certain que cette dernière n’était pas d’une simple région de transit. Notons que différents travaux proposent d’en faire l’une des composantes du royaume de Tylis.
Attestations et étymologie
Les Aigosages ne furent mentionnés qu’au IIᵉ s. av. J.‑C. que par Polybe, qui relatait alors des évènements survenus à la toute fin du siècle précédent. L’historien les mentionne nommément à deux reprises à l’accusatif pluriel ; Αἰγοσάγας Γαλάτας (Histoire générale, V, 77) et Αἰγοσάγας (Histoire générale, V, 78), ce qui suppose un nominatif pluriel Αἰγοσάγες. H. d’Arbois de Jubainville (1902) voyait en ce nom est composé mixte, associant le grec αἰγ-, "chèvre", au gaulois *sagos, "manteau". Suivant sont raisonnement, il s’agirait donc de la déformation grecque d’un plus ancien *Agosages, avec un préfixe apparenté au vieil-irlandais ag, "bêtes à cornes". Ceci l’amène donc à traduire cet ethnonyme par "ceux qui portent des manteaux en poils de bêtes à cornes". Ce positionnement a été fort critiqué par la suite, et n’est plus jugé crédible depuis bien longtemps. X. Delamarre (2003 ; 2019 ; 2023) y reconnaît quant à lui un composé en *aigo-sag-, avec *aico- / *aigo-, terme attesté mais de sens inconnu, associé à *-sag-, qui signifie "chercher / quêter / pister". Plus marginalement, dans une étude consacrée à un ethnonyme hispanique, B. M. Prósper (2008) a été amenée à envisager un thème indo-européen *aig-, signifiant "chène / chène vert". Elle indique que cette étymologie permettrait dans le même temps à expliquer le nom des Aigosages, qui auraient été des "chercheurs de chênes / de bois de chêne", désignation qui aurait eu, selon l’auteure, une valeur religieuse ou sacrée. La prudence oblige à considérer que le sens à donner à ce composé demeure donc énigmatique.
Histoire
● Un hypothétique lien avec le royaume de Tylis
Plusieurs travaux mettent en relation l’apparition des Aigosages, avec l’effondrement du royaume de Tylis, survenu à la même époque. Polybe fait état de la fin de ce royaume, mais ne donne aucune datation à cet évènement, ce qui conduit les historiens modernes à la placer tantôt en 218-217 av. J.‑C., tantôt vers 213-212 av. J.‑C., et à y voir tantôt la cause de cet effondrement, tantôt la conséquence.
Ainsi, S. Mateszew (1967) interprète ainsi le départ des Aigosages comme un symptôme précoce du soulèvement des populations thraces contre la domination celtique. La crise aurait commencé vers 218 av. J.‑C., se serait prolongée plusieurs années, jusqu’à l’effondrement du royaume de Tylis qui serait intervenu vers 213-212 av. J.‑C. Le fait que les Aigosages aient migré avec leurs femmes et leurs enfants, selon Polybe, suggérerait alors qu’un groupe entier quittait une région devenue politiquement instable, avant même la disparition complète du royaume. Cette lecture permet de concilier la date assurée de leur passage en Asie avec une chronologie basse de la chute de Tylis. V. Kruta (2000) est largement sur cette ligne, mais en plus il fait de leur départ la possible cause de l’effondrement.
À l’inverse, d’autres auteurs considèrent que la migration des Aigosages est consécutive à l’effondrement du royaume de Tylis, ou du moins à sa phase terminale. Cette interprétation suppose une chute du royaume dès 218 av. J.‑C. ou peu auparavant : privés du cadre politique qui les avait jusque-là intégrés en Thrace, certains groupes celtiques auraient alors cherché de nouveaux territoires et de nouveaux employeurs en Asie Mineure. C’est dans ce sens que plusieurs historiens, F. Stähelin (1897), S. Mitchell (1993), K. Strobel (1996) et K. Tomaschitz (2002), rattachent les Aigosages au royaume de Tylis ; A. Coşkun (2014) les présente même comme provenant de "Tylis en train de disparaître". Dans cette reconstruction, le caractère familial et massif de leur migration s’expliquerait précisément par la disparition de leur assise territoriale et politique en Thrace.
Cette quasi-unanimité historiographique ne doit toutefois pas être confondue avec une preuve documentaire : aucune source antique ne qualifie les Aigosages de sujets de Cavaros ou d’habitants du royaume de Tylis.
● D’éphémères recrues d’Attale Iᵉʳ de Pergame
Dans le cadre du conflit qui l’opposait à Achaios II au sujet de la possession de l’Éolide et de l’Ionie, et avant que le moindre combat ne fut engagé, Attale Iᵉʳ de Pergame fit venir les Aigosages (peu avant 218 av. J.‑C.) (Histoire générale, V, 21). Ces derniers arrivèrent de Thrace, avec leurs femmes et enfants qui les suivaient dans des chariots (Histoire générale, V, 78). Attale Iᵉʳ profita du fait qu’Achaios II fut occupé à mater une révolte en Pisidie pour passer à l’attaque. Avec l’aide des Aigosages, il soumit très rapidement les différentes cités d’Éolide et d’Ionie (218 av. J.‑C.) (Histoire générale, V, 77).
Suivant Polybe, les Aigosages se montraient indisciplinés, jusqu’au jour où la fatigue et une éclipse les poussèrent tout simplement à refuser d’aller plus en avant. Attale Iᵉʳ perdit patience, et dans la crainte de les voir finalement se placer sous les ordres d’Achaios II, il songea à les faire exterminer par son armée. Craignant pour sa réputation, il préféra les expulser du royaume de Pergame et conformément aux engagement qu’il avait pris, il les installa sur l’Hellespont (fin 218 av. J.‑C.) (Histoire générale, V, 78).
Polybe, Histoire générale, V, 21 :"Vers ce même temps, Prusias fit un exploit mémorable. Les Galates qu'Attalus avait tirés d'Europe pour faire la guerre à Achéus, sur la réputation qu'ils avaient de braves et de vaillants soldats ; ces Galates, dis-je, ayant quitté ce roi pour les raisons que nous avons rapportées, et ayant fait des ravages horribles dans les villes de l'Hellespont et assiégé les Illiens, les Alexandrins les défirent courageusement dans la Troade. Thémistas, à la tête de quatre mille hommes, leur fit lever le siège d'lllium, leur coupa les vivres, renversa tous leurs projets, et les chassa enfin de toute la Troade."
Polybe, Histoire générale, V, 77 :"Après avoir soumis la Milyade et la plus grande partie de la Pamphylie, Achéos s'en revint à Sardes, fit sans relâche la guerre à Attale, menaça Prusias, devint un voisin dangereux et redoutable pour tous les peuples qui habitent en deçà du Taurus. A l'époque où Achéos faisait son expédition contre les Selgiens, Attale, à la tête de ses Galates Aigosages, avait parcouru toutes les villes de l'Éolie et des provinces environnantes, qui s'étaient rangées par crainte aux côtés d'Achéos ; la plupart se rendirent à lui de bon gré et avec reconnaissance, quelques-unes durent être réduites par la force. Les premières qui passèrent à lui furent Cymé, Smyrne et Phocée ; puis ce fut le tour d'Égée et de Temnis ; enfin Téos et Colophon, effrayées à son approche, lui envoyèrent des ambassadeurs pour se remettre, corps et biens, à sa discrétion. Il les reçut aux mêmes conditions que par le passé et se fit donner des otages ; il accueillit seulement avec une bienveillance particulière les députés de Smyrne, car c'était cette cité qui lui était restée le plus fidèle. Il continua sa route sans s'arrêter, traversa le Lycos et entra en Mysie ; ensuite il marcha sur Carse, qui, épouvantée, se rendit ; la garnison de Didyme en fit de même. Ce fut Thémistocle, nommé par Achéos gouverneur de cette région, qui lui livra ces deux places. De là, il alla ravager la plaine d'Apia, franchit les monts Pélécas et campa sur les bords du Mégistos."
Polybe, Histoire générale, V, 78 :"A ce moment survint une éclipse de lune. Depuis longtemps, les Galates supportaient avec peine les marches et leurs fatigues, d'autant qu'ils emmenaient leurs femmes et leurs enfants, qui les suivaient dans des chariots ; à la vue de ce prodige, ils déclarèrent qu'ils n'iraient pas plus loin. Le roi Attale voyait que ces soldats ne lui servaient pas à grand chose, qu'ils marchaient à part dans les étapes, qu'ils campaient à l'écart, qu'ils étaient d'une vanité insupportable et n'avaient aucune discipline. Il se trouvait donc dans un très grand embarras : d'une part, il redoutait de les voir s'entendre avec Achéos et se retourner contre lui ; mais d'un autre côté, il craignait la réputation qu'il se créerait s'il faisait envelopper et massacrer tous ces soldats, puisqu'on savait qu'ils n'étaient passés en Asie que pour se mettre à son service. Aussi saisit-il le prétexte qui s'offrait : il leur promit, pour le moment, de les reconduire à l'endroit où ils avaient débarqué et de leur donner de bonnes terres pour s'y établir, et plus tard de faire pour eux tout ce qu'ils lui demanderaient de possible et de juste. Attale ramena donc les Aigosages jusqu'à l'Hellespont ; il témoigna beaucoup de bienveillance aux habitants de Lampsaque, d'Alexandrie et d'Ilion, qui lui étaient restés fidèles ; puis il se retira à Pergame avec son armée."
Sources: • H. d’Arbois de Jubainville, (1902) - Cours de littérature celtique, tome XII, Albert Fontemoinf éditeur, Paris, 344p.
• A. Coşkun (2014) - "Latène-Artefakte im hellenistischen Kleinasien: ein problematisches Kriterium für die Bestimmung der ethnischen Identität(en) der Galater", Istanbuler Mitteilungen, 64, pp.129-162
• X. Delamarre, (2003) - Dictionnaire de la langue gauloise, Errance, Paris, 440p.
• X. Delamarre, (2019) - Dictionnaire des thèmes nominaux du gaulois (I. Ab- / Ixs(o)-), Les Cent Chemins, 398p.
• X. Delamarre, (2023) - Dictionnaire des thèmes nominaux du gaulois (II. Lab- / Xantus), Les Cent Chemins, 570p.
• V. Kruta, (2000) - Les Celtes - Histoire et dictionnaire, Laffont, Paris, 1020p.
• S. Mateszew, (1967) - "Uwagi nad chronologią upadku państwa Celtów w Tracji", Rocznik Naukowo-Dydaktyczny. Prace Historyczne, n°3, s.7-19
• S. Mitchell, (1993) - Anatolia : land, men, and gods in Asia Minor. Volume I : The Celts in Anatolia and the Impact of Roman Rule, Clarendon press, Oxford, 286p.
• B. M. Prósper, (2008) - "En los márgenes de la lingüística celta : los etnónimos del noroeste de la Península Ibérica y una ley fonética del hispano-celta occidental", Palaeohispanica, 8, pp.35-54
• F. Stähelin, (1897) - Geschichte der kleinasiatischen Galater bis zur Errichtung der römischen Provinz Asia, Inaugural-Dissertation zur Erlangung der Doctorwürde, Druckerei der Allgem. Schweizer Zeitung, Basel, 104p.
• K. Strobel, (1996) - Die Galater. Geschichte und Eigenart der keltischen Staatenbildung auf dem Boden des hellenistischen Kleinasien. Band 1. Untersuchungen zur Geschichte und historischen Geographie des hellenistischen und römischen Kleinasien, Akademie Verlag, Berlin, 271p.
• K. Tomaschitz, (2002) - Die Wanderungen der Kelten in der antiken literarischen Überlieferung, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, Wien, 254p.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique
• Julien Quiret pour l'Arbre Celtique