Cormac mac Airt (Cormac, fils d'Art) / Cormac - Personnage majeur de la mythologie irlandaise, compté parmi les plus célèbres hauts rois légendaires d’Irlande. Sa figure mêle traditions pseudo-historiques, récits mythiques et idéologie royale médiévale. Il incarne le modèle du roi juste et sage, garant de l’ordre juridique et cosmique. Les annales médiévales situent traditionnellement son règne entre 226 et 266 environ, bien que la chronologie varie selon les sources. Il est présenté comme contemporain de Finn mac Cumhaill, héros central du cycle de Finn.
Le nom Cormac est souvent rattaché au celtique *curmi- « bière » (Le Roux & Guyonvarc'h, 1986 ; Persigout, 2009), mais certaines interprétations proposent un lien avec l'irlandais corb « char » (Jouët, 2012), hypothèse discutée. L’étymologie reste incertaine.
Cormac est le fils d’Art mac Cuinn, haut roi d’Irlande, et le petit-fils de Conn Cetchathach (« Conn aux Cent Batailles »), fondateur mythique de la dynastie des Connachta. Sa mère est Achtan, fille d’Olc Acha (ou Aiche), personnage présenté selon les traditions comme berger, forgeron, voyant et magicien, figure liminale entre artisanat et savoir surnaturel.
Les récits de son enfance varient selon les textes, mais partagent le motif de l’enlèvement et de l’éducation hors du monde humain, thème fréquent des récits de royauté légitime. Dans certaines versions, Cormac est enlevé en bas âge par une louve pendant le sommeil de sa mère et élevé avec ses petits dans les cavernes de Kesh (comté de Sligo). Il est ensuite retrouvé par un chasseur, Lui Fer Trí, et rendu à sa mère (SEC). D’autres traditions évoquent un enlèvement pendant le sommeil d’une servante et un séjour dans la caverne de Cerd Craibigi, avant d’être retrouvé par Grec mac Arod, qui le confie à Lugna (GC). Le Lebor Laignech (LL) mentionne la caverne de Cés Chorainn, où il est retrouvé par Conamail Conriucht, personnage à l’apparence lupine, suggérant une ambiguïté symbolique (« sauvé des loups par un loup »).
Son précepteur Lugna lui révèle qu’il est le fils du véritable roi (GC, TÉ, IMD). Cormac retourne alors à Tara, où il est placé sous la protection de Lugaid mac Con, parfois présenté comme l’assassin d’Art mac Cuinn. Un célèbre jugement oppose ensuite Cormac à Lugaid (affaire du "mouton et de la maison effondrée"), révélant la supériorité juridique et morale de Cormac. Après une joute verbale, Lugaid reconnaît sa défaite et retourne au Munster (SEC). Cormac soumet également Nechtan, serviteur de Lugaid, confirmant son autorité.
Cormac, succédant à Fearghus Duibhdeadach, règne à Tara pendant quarante ans. Son règne est présenté comme un âge de prospérité et de justice. Il mène plusieurs conflits notables, notamment : la bataille de Crinna, au cours de laquelle meurt Fearghus Duibhdeadach, année 226 de « l’Âge du Christ » (ARÉ), la guerre contre le Munster relatée dans le Siège de Druim Damhghaire (FDD), déclenchée par le refus de payer le Boroma (tribut du Leinster). À sa mort, Eochaid Gonnat lui succède.
Cormac est étroitement lié à l’Autre Monde : il reçoit de Manannán mac Lir une coupe magique qui se brise en autant de morceaux qu’elle entend de mensonges, et qui ne se reconstitue qu’au prix d’autant de vérités. L’Echtrae Cormaic (EC) relate une expédition de Cormac dans l’Autre Monde. Une femme surnaturelle, Bairrfhinn Blaith, lui fournit cinq druides : ses trois sœurs (Eang, Erggi, Engain) et deux frères (Colptha et Lurga) (FDD).
Son druide attitré est Cithruadh (FDD), tandis que le puissant druide Mog Ruith apparaît comme son adversaire (FDD).
Les généalogies lui attribuent plusieurs épouses, dont Medb Lethderg, reine du Leinster. Ses enfants varient selon les traditions : Cairbre Lifechair, son fils et successeur selon le récit de la bataille de Gabhra (CG), Gráinne, héroïne du cycle de Finn, est parfois présentée comme sa fille (TDG), certains textes le donnent à la fois comme père et grand-père de figures ultérieures (DF II VII), sa fille Ailbhe Grúadbrec est également mentionnée (TA).
Cormac meurt de manière symbolique : il s’étouffe avec une arête de poisson cachée dans une miche de pain (GC), parfois identifiée comme un saumon de la Liffey (CL). Selon la tradition, il aurait demandé une sépulture chrétienne, affirmant avoir cru en Dieu la veille de la bataille de Mucramma. Cependant, il reçoit des funérailles païennes, et le fleuve déborde en signe de désordre cosmique (GC). Pour Henri d’Arbois de Jubainville, cette conversion tardive serait une invention chrétienne destinée à légitimer la transmission de ses préceptes(1).
(1) "Suivant nous, la conversion de Cormac au christianisme est imaginaire. Elle a été inventée à l'époque chrétienne pour justifier l'attribution à ce prince du traité de maximes à l'usage des rois dont nous avons parlé. Mais il serait difTicile d'admettre qu'un auteur chrétien ait créé la légende de sa lutte contre les druides et de la mort merveilleuse que leur vengeance lui aurait infligée." H. d'Arbois de Jubainville (1883) - Cours de littérature celtique, Vol 1, p.175
Cormac est associé à plusieurs textes majeurs : • le Livre d’Aicill (partiellement), • les Tecosca Cormaic (« Instructions de Cormac »), recueil de préceptes moraux et politiques, • le Teasmoled Cormaic, qui célèbre ses vertus, • le Scéla Eógain ocus Cormaic, sur la conception de Cormac, • le Geneamuin Chormaic (GC), conservé notamment dans le Yellow Book of Lecan (YBL).
Les traditions concernant Cormac mac Airt présentent de nombreuses divergences, notamment sur sa descendance et certains épisodes de sa vie. Selon les textes, il est présenté comme le père, voire le grand-père, de figures appartenant au cycle de Finn, telles que Gráinne ou Cairbre Lifechair (CG, TDG, DF). Ces contradictions reflètent moins une incohérence des sources qu’une superposition de traditions mythiques, où la généalogie sert à articuler l’autorité royale, la continuité dynastique et l’intégration des cycles héroïques.
De même, les récits de son enfance (SEC, GC, LL) offrent des variantes significatives, notamment autour du motif de l’enlèvement par des loups ou de l’éducation hors du monde humain. Ces variations relèvent d’un schéma mythique commun, celui de la royauté légitime éprouvée par l’exil et le retour plutôt que d’une biographie unifiée.
Enfin, les traditions tardives relatives à sa conversion au christianisme et à sa demande de sépulture chrétienne (GC) sont généralement considérées par la critique moderne comme des interpolations chrétiennes, destinées à légitimer la transmission des préceptes moraux qui lui sont attribués.
Liste des abréviations 📜 ARÉ: Annála Ríoghachta Éireann (« Annales des Quatre Maîtres ») - Chronique historique irlandaise compilée au XVIIᵉ siècle. 📜 CL : Cnucha cnos os cionn Life (« Cnucha, la colline au-dessus de la Liffey ») - Poème sur le lieu associé à la mort de Cormac mac Airt, qui s’étouffa avec une arête de saumon. 📜 EC : Echtrae Cormaic (« L'aventure de Cormac ») - Récit d’une expédition de Cormac dans l’Autre Monde. 📜 CG : Cath Gabhra - Récit de la bataille de Gabhra, marquant la défaite des Fianna ; Cairbre Lifechair y apparaît comme fils de Cormac mac Airt. 📜 DF : Dúanaire Finn - Recueil poétique du cycle de Finn, présentant des traditions généalogiques parfois divergentes ou symboliques. 📜 FDD : Forbuis Droma Damhghaire - Récit du siège de Druim Damhghaire, relatant la guerre de Cormac contre le Munster autour du paiement du Boroma. 📜 GC : Geneamuin Chormaic - Texte consacré à la naissance, à l’enfance, à la reconnaissance et à la mort de Cormac mac Airt. 📜 IMD : Immram Maíle Dúin (« Navigation de Mael Duin ») - Récit relatant le voyage fantastique en mer de Maíle Dúin et de son équipage à la recherche de terres lointaines. 📜 LL : Lebor Laignech (« Livre du Leinster ») - Manuscrit compilatoire du XIIᵉ siècle ; les références concernent les versions de textes conservées dans ce manuscrit. 📜 SEC : Scéla Eógain ocus Cormaic - Récit de la conception et de la jeunesse de Cormac, incluant des variantes de son enlèvement et de son retour à Tara. 📜 TDG : Tóruigheacht Dhiarmada agus Ghráinne - Récit majeur du cycle de Finn, où Gráinne est parfois présentée comme fille de Cormac mac Airt. 📜 TA : Tochmarc Ailbe (« La courtise d'Ailbe ») - Récit du cycle de Finn racontant le mariage d’Ailbe, fille de Cormac mac Airt, avec Finn mac Cumhaill. 📜 TÉ : Tochmarc Étaíne (« La courtise d'Étain ») - Récit mythologique irlandais du cycle d'Ulster, racontant l’histoire d’Étaín, une déesse transformée par magie et les intrigues amoureuses qui l’entourent. 📜 YBL : Yellow Book of Lecan (« Le livre jaune de Lecan ») - Manuscrit médiéval contenant notamment une version du Geneamuin Chormaic.
Sources: • H. d'Arbois de Jubainville, (1883-1902) - Cours de littérature celtique, 12 vol., Paris
• Ph. Jouët,(2012) - Dictionnaire de la Mythologie et de la Religion Celtiques, Yoran embanner, Fouesnant, 1039p.
• F. Le Roux - Ch.-J. Guyonvarc'h, (1986) - Les Druides, Ouest-France, 448p.
• J. Markale, (1999) - La grande épopée des Celtes - Les seigneurs de la brume, Pygmalion, 305p.
• J.-P. Persigout, (2009) - Dictionnaire de mythologie celtique, Imago, Paris, 411p.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique