Plusieurs inscriptions montrent que l'organisation commune des Trois Gaules disposait d'un personnel servile et pouvait affranchir certains de ses esclaves. L'existence d'esclaves appartenant non à un particulier, mais à une communauté publique, est bien connue dans le monde romain. L. Halkin (1897), dans la première synthèse générale consacrée aux esclaves publics romains, avait déjà étudié leur condition, leurs fonctions et le devenir des esclaves affranchis ; malgré l'accroissement considérable de la documentation épigraphique depuis la fin du XIXᵉ s., son travail demeure un jalon important de l'étude de l'esclavage public (Luciani, 2022). Les esclaves appartenant directement à une province ou à une assemblée provinciale restent cependant beaucoup plus rarement attestés (Deininger, 1965 ; Herz, 1989 ; Luciani, 2022). Trois individus peuvent être rattachés, avec des degrés de certitude différents, au personnel des Trois Gaules : Firmanus, à Lyon, Abascantus, à Ostie, et Atticus, à Rome. C. Jullian (1914) avait déjà rangé Firmanus et Abascantus parmi les esclaves dépendant de l'organisation fédérale. Les travaux récents permettent toutefois de préciser le dossier : le statut servile d'Atticus est explicitement indiqué par son épitaphe et celui d'Abascantus peut être établi avec certitude grâce aux inscriptions qui le qualifient ultérieurement d'affranchi des Trois Gaules ; en revanche, l'inscription de Firmanus ne le qualifie expressément ni de seruus, ni de libertus(1).
Sur une inscription funéraire découverte à Lyon, Firmanus est qualifié de GALLIAR(VM) TABVLAR(IVS), "tabularius des Gaules" (CIL XIII, 1725). Le tabularius était un agent employé à la tenue, à l'enregistrement et à la conservation des documents administratifs et comptables. Ces fonctions étaient fréquemment confiées, dans les administrations publiques, à des esclaves ou à des affranchis. L'étude générale de F. Sudi (2013) confirme l'importance de ces personnels serviles ou affranchis parmi les tabularii publics. C. Jullian (1914) interprétait ainsi la formule Galliarum comme impliquant seruus Galliarum et considérait Firmanus comme un "esclave des Trois Gaules". Cette interprétation est très vraisemblable, notamment en raison de son nom unique et de la nature de sa fonction, mais il convient de conserver une certaine prudence puisque son statut juridique n'est pas explicitement indiqué sur l'inscription.
Le cas le mieux documenté est celui d'Abascantus. Le 23 juin 177 ap. J.‑C., à Ostie, celui-ci fit élever un monument funéraire à une certaine Modestia Epigone, sans que l'inscription précise juridiquement la nature de leur relation (CIL XIV, 328). Il s'y désigne simplement sous la forme ABASCANTVS GALLIARVM. La comparaison avec ses inscriptions postérieures permet toutefois de restituer sans grande difficulté Abascantus Galliarum (seruus) : P. Herz (1989) le considère ainsi comme un esclave appartenant au Conseil des Gaules, tandis que F. Luciani (2022) le classe parmi les rares esclaves connus appartenant à une organisation provinciale. Les raisons de sa présence à Ostie demeurent inconnues. P. Herz estime que les circonstances rendent peu probable un séjour simplement occasionnel et envisage qu'il ait pu y accomplir des affaires pour le compte du concilium trium Galliarum, tout en soulignant que cette hypothèse ne peut être démontrée ; F. Luciani (2022) considère également vraisemblable une mission officielle auprès d'un représentant de l'organisation provinciale (2).
Quelques années plus tard, vers le milieu des années 180 ap. J.‑C., Abascantus avait été affranchi par les Trois Gaules. Une seconde inscription d'Ostie le désigne désormais comme P(VBLIVS) CL(AVDIVS) TRIVM GALLIAR(VM) LIB(ERTVS) ABASCANTVS, "Publius Claudius Abascantus, affranchi des Trois Gaules" (CIL XIV, 327). La nomenclature adoptée après son affranchissement a suscité plusieurs interprétations. P. Herz (1989) a proposé de mettre le gentilice Claudius en relation avec Nero Claudius Drusus, qui aurait pu être considéré comme une sorte de patron posthume des cités gauloises. F. Luciani (2022) juge cependant préférable l'explication générale proposée dès L. Halkin (1897) pour la nomenclature des affranchis publics : Abascantus aurait reçu le gentilice Claudius en référence à Lugdunum, siège du Conseil des Gaules, dont le nom officiel était Colonia Copia Claudia Augusta Lugdunum. Des affranchis publics de la colonie de Lyon portent effectivement eux aussi le gentilice Claudius. L'origine de son prénom Publius est en revanche moins certaine. Le monument est dédié à un jeune Caius Modestius Theseus, âgé de huit ans, qualifié d'alumnus, terme désignant un enfant élevé dans la maison sans impliquer nécessairement une filiation biologique. P. Herz (1989) envisage la possibilité qu'il ait été un fils naturel d'Abascantus et de Modestia Epigone, mais cette hypothèse ne peut être démontrée (3). D'autres inscriptions montrent qu'Abascantus demeura à Ostie après son affranchissement et y connut une importante ascension sociale. Il disposait finalement d'une situation économique aisée et exerça notamment à deux reprises la charge de quinquennalis au sein du collège des dendrophori d'Ostie (CIL XIV, 324 ; 326). Son parcours constitue ainsi l'un des rares exemples permettant de suivre sur plusieurs décennies l'ascension sociale d'un ancien esclave des Trois Gaules.
Un autre esclave des Trois Gaules est attesté à Rome par une inscription funéraire (CIL VI, 29687). Cet homme, nommé Atticus, y est explicitement qualifié de III PROVINCIARVM GALLIARVM SERVVS, "esclave des Trois Provinces des Gaules". Contrairement à Firmanus, son statut servile ne fait donc aucun doute. Ses fonctions ne sont cependant pas indiquées et rien ne permet de déterminer pour quelle raison il se trouvait à Rome. J. Deininger (1965) avait déjà attiré l'attention sur la rareté des esclaves appartenant directement aux collectivités provinciales ; F. Luciani (2022) rapproche explicitement Atticus d'Abascantus et les considère comme les deux témoignages certains d'esclaves dépendant des Trois Gaules.
Notes
(1) La formule Firmanus Galliarum tabularius ne comporte aucune indication explicite de statut, contrairement à Atticus III prouinciarum Galliarum seruus. Son identification comme esclave repose principalement sur son nom unique, sur son rattachement aux Gaules et sur le fait que les fonctions subalternes de tabularius étaient fréquemment exercées par des esclaves publics. C. Jullian (1914) le rangeait déjà parmi les esclaves du Conseil des Gaules. Il paraît donc préférable de parler d'un esclave "très probable" plutôt que d'un statut formellement attesté. (2) La présence d'Abascantus à Ostie le 23 juin 177 ap. J.‑C. est exactement contemporaine de la réforme du coût des combats de gladiateurs connue par l'oratio de pretiis gladiatorum minuendis, parfois dénommée "lex gladiatoria". Le texte de cette mesure montre que les sacerdotes des Gaules étaient directement concernés par la question et se réjouirent des nouvelles dispositions. Cette coïncidence chronologique est intéressante, mais aucun document ne permet de rattacher la présence d'Abascantus à Ostie à cette affaire ; il serait donc imprudent d'y voir l'explication de son séjour. (3) CIL XIV, 327 qualifie Caius Modestius Theseus d'alumnus d'Abascantus et non de filius. P. Herz (1989) envisage qu'il puisse néanmoins s'agir d'un fils naturel né de la relation entre Abascantus et Modestia Epigone, qui aurait reçu le gentilice de sa mère. Cette reconstruction reste hypothétique.
Sources épigraphiques
Lyon (CIL XIII, 1725)D(IS) M(ANIBVS) ET MEMORIAE DVLCISSIMAE LARTTITIOLAE QVAE VIXIT ANN(OS) XVIII M(ENSES) VII DIES XXIII FIRMANVS GALLIAR(VM) TABVLAR(IVS) CONIVGI PIISSIMAE ET ERGA SE BENE MERITAE ET SIBI VIV(V)S POSTERISQVE SVIS SVB ASCIA DEDICAVIT
"Aux dieux Mânes et à la très douce mémoire de Larttitiola, qui a vécu 18 ans, 7 mois et 23 jours. Firmanus, tabularius des (Trois) Gaules, a dédié (ce monument) à son épouse très dévouée, qui avait bien mérité de lui, ainsi que pour lui-même, de son vivant, et pour ses descendants, sous l'ascia."
"Le 5ᵉ jour avant les ides de December. Aux dieux Mânes de Caius Modestius Theseus. Publius Claudius Abascantus, affranchi des Trois Gaules, (a élevé ce monument) à son très cher alumnus, qui a vécu 8 ans, 5 mois et 19 jours."
Ostie (CIL XIV, 328)D(IS) M(ANIBVS) // MODESTIAE EPIGONE ANIMAE DVLCISSIMAE ABASCANTVS GALLIARVM DE SE BENE MERENTI FEC(IT) // VIIII KAL(ENDAS) IVL(IAS) [L(VCIO) AVRELIO COMMODO CAES(ARE)] M(ARCO) PLAVTIO QVINTILLO CO(N)S(VLIBVS)
"Aux dieux Mânes." "À Modestia Epigone, âme très douce. Abascantus, (esclave) des (Trois) Gaules, a fait (ce monument) pour celle qui avait bien mérité de lui." "Le 23 juin 177 ap. J.‑C., Lucius Aurelius Commodus César et Marcus Plautius Quintillus étant consuls."
Rome (CIL VI, 29687)DIS MANIBVS ATTICO III PROVINCIARVM GALLIARVM SERVO C(AIVS) LICINIVS IANVARIVS PARENTI OPTIMO ET LICINIA CALLIOPE CONIVGI SANCTISSIMO
"Aux dieux Mânes d'Atticus, esclave des Trois Provinces des Gaules. Caius Licinius Ianuarius, pour le meilleur des parents, et Licinia Calliope, pour son très respectable époux (ont élevé ce monument)."
Sources: • J. Deininger, (1965) - Die Provinziallandtage der römischen Kaiserzeit von Augustus bis zum Ende des dritten Jahrhunderts n. Chr., C. H. Beck, Vestigia, 6, Munich-Berlin, 220p.
• L. Halkin, (1897) - Les esclaves publics chez les Romains, Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Liège, 1, Office de Publicité, Bruxelles, 251p.
• P. Herz, (1989) - "Claudius Abascantus aus Ostia. Die Nomenklatur eines libertus und sein sozialer Aufstieg", Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 76, pp.167-174
• C. Jullian, (1914) - Histoire de la Gaule, t. IV, Le Gouvernement de Rome, Hachette, Paris, 622p.
• F. Luciani, (2022) - Slaves of the People. A Political and Social History of Roman Public Slavery, Potsdamer Altertumswissenschaftliche Beiträge, 79, Franz Steiner Verlag, Stuttgart, 489p.
• F. Sudi, (2013) - Les esclaves et les affranchis publics dans l'Occident romain (IIᵉ siècle avant J.‑C. - IIIᵉ siècle après J.‑C.), thèse de doctorat en histoire, Université Blaise-Pascal - Clermont-Ferrand II, 385p.
• Julien Quiret pour l'Arbre Celtique