Plusieurs inscriptions provenant du sanctuaire fédéral de Lyon attestent l'existence d'une arca Galliarum, littéralement la "caisse des Gaules", c'est-à-dire la trésorerie commune de l'organisation des Trois Gaules. Son existence est directement révélée par deux fonctions dont le titre la mentionne : le iudex arcae Galliarum, attesté pour trois notables (CIL XIII, 1686 ; 1707 ; 1708), et l'allectus arcae Galliarum, connu pour deux autres (CIL XIII, 1688 ; 1709). L'orthographe arka, avec un k, apparaît notamment sur les inscriptions des deux allecti et constitue une simple variante graphique d'arca. D'autres agents dépendaient de l'organisation fédérale, notamment les inquisitores Galliarum et le tabularius Galliarum Firmanus, mais leurs titres ne les rattachent pas explicitement à l'arca Galliarum (O. Hirschfeld, 1899 ; J. Deininger, 1965 ; D. Fishwick, 2002a ; b ; F. Bérard, 2012 ; 2023).
Les ressources de cette caisse sont imparfaitement connues. Deux inscriptions religieuses découvertes à Lyon attestent toutefois l'existence d'une stips annua, "contribution annuelle", versée au bénéfice de l'organisation fédérale (1). L'une d'elles, élevée par le prêtre Quintus Adginnius Martinus et consacrée notamment à Mars Segomo (CIL XIII, 1675), peut être datée du début du règne de Vespasien, probablement de 73 ou 74 ap. J.‑C. D. Fishwick (1999 ; 2002a ; b) observe qu'aucune contribution annuelle comparable n'est attestée dans les provinces occidentales avant l'époque flavienne et propose que la stips annua ait été instituée dans le cadre d'une réorganisation du sanctuaire des Trois Gaules sous Vespasien. Il s'agit toutefois d'une reconstruction : les inscriptions attestent l'existence de la contribution annuelle à cette époque, mais ne disent ni quand ni par qui elle fut créée (2). D. Fishwick (1999 ; 2002a ; b) suppose également, de manière vraisemblable, que son produit était versé dans l'arca Galliarum.
La stips annua constituait donc au moins une des ressources régulières du Conseil des Gaules. Les inscriptions montrent directement qu'elle pouvait être employée à des dépenses religieuses, puisque les deux dédicaces mentionnées précédemment furent réalisées ex stipe annua, "sur la contribution annuelle". Plus largement, la caisse devait permettre de faire face aux dépenses communes du sanctuaire et de l'assemblée : entretien et embellissement des installations fédérales, célébration du culte, monuments honorifiques ou autres dépenses décidées par les Trois Provinces des Gaules. Il convient cependant de rester prudent : aucune comptabilité du Conseil ne nous est parvenue et rien ne permet de dresser précisément la liste de ses recettes et de ses dépenses. En particulier, si le Conseil envoyait des délégations auprès de l'empereur ou intervenait dans des procédures contre des gouverneurs, aucune source ne précise que ces opérations étaient financées par l'arca Galliarum. De même, les nombreuses libéralités privées attestées au sanctuaire montrent qu'une partie des constructions, jeux ou monuments pouvait être financée directement par des prêtres ou d'autres notables et non par la caisse commune.
L'administration exacte de l'arca Galliarum reste elle aussi difficile à reconstituer. Les trois iudices arcae Galliarum étaient manifestement liés à sa gestion, mais le sens de leur titre ne permet pas de déterminer précisément leurs compétences. O. Hirschfeld (1899), puis divers auteurs, leur ont notamment attribué un rôle de contrôle financier et éventuellement juridictionnel. F. Bérard (2023) les définit plus prudemment comme des responsables de "l'administration financière du sanctuaire". Le statut des allecti arcae Galliarum est encore moins assuré : ils ont été considérés tantôt comme des adjoints des iudices, tantôt comme des responsables de rang comparable chargés d'une partie de l'administration financière (Hirschfeld, 1904 ; Wuilleumier, 1953 ; Deininger, 1965 ; Fishwick, 2002a ; b ; Burnand, 2005 ; 2006 ; Bérard, 2012 ; 2023). Quant aux inquisitores Galliarum, leur titre ne mentionne pas la caisse : D. Fishwick (1999 ; 2002a ; b) a proposé d'y voir des contrôleurs des opérations financières du Conseil, mais F. Bérard (2023) souligne que leurs enquêtes pourraient tout aussi bien avoir porté sur des questions judiciaires, financières ou économiques.
Le personnel subalterne est encore plus mal connu. L'inscription de Firmanus, GALLIAR(VM) TABVLAR(IVS), "tabularius des Gaules" (CIL XIII, 1725), atteste l'existence d'un agent chargé des archives ou de documents administratifs et comptables. F. Bérard (2012) a en outre proposé de restituer arcarii, "caissiers", dans les inscriptions des deux allecti arcae Galliarum et d'y reconnaître des employés de la caisse (3). Enfin, plusieurs esclaves et affranchis des Trois Gaules sont attestés, notamment Abascantus et Atticus. Ils démontrent que l'organisation fédérale disposait d'un personnel servile, mais rien ne permet d'affirmer que ces hommes étaient spécialement affectés à l'arca Galliarum.
Une autre caisse, l'arca ferrariarum, est attestée au sein de l'organisation des Trois Gaules par le célèbre marbre de Thorigny, daté de 238 ap. J.‑C. (CIL XIII, 3162). Titus Sennius Sollemnis y porte le titre de iudex arcae ferrariarum, généralement compris comme une fonction liée à l'administration de revenus ou d'exploitations du fer (4). M.-T. Raepsaet-Charlier (1998) et A. Pelletier (1999), entre autres, rapprochent cette administration de celle de l'arca Galliarum. Il est toutefois préférable de ne pas présenter avec certitude l'arca Galliarum et l'arca ferrariarum comme "les deux administrations" du Conseil : la relation exacte entre les deux caisses n'est pas connue. L'arca ferrariarum pourrait avoir constitué une caisse spécialisée liée aux exploitations de fer dépendant des Trois Gaules, voire une branche particulière de leur administration financière.
Notes
(1) Deux inscriptions religieuses découvertes à Lyon mentionnent la stips annua (CIL XIII, 1669 ; 1675). CIL XIII, 1675 conserve la formule restituée [ex stipe] annua, tandis que le rapprochement avec CIL XIII, 1669 permet d'assurer cette restitution. Le terme stips peut désigner une contribution, une collecte ou une offrande ; "contribution annuelle" paraît donc plus neutre que "impôt annuel". (2) D. Fishwick (1999 ; 2002a ; b) rapproche l'apparition de la stips annua d'autres modifications administratives perceptibles au sanctuaire au début de l'époque flavienne. Il propose que cette contribution annuelle, probablement obligatoire, ait été instaurée sous Vespasien et que son produit ait alimenté l'arca Galliarum. Il précise cependant lui-même le caractère hypothétique de cette reconstruction. (3) Les inscriptions de Lucius Besius Superior et de Lucius Tauricius Florens mentionnent un groupe dont le nom a longtemps été lu Arecarii. F. Bérard (2012) privilégie la lecture arcarii, terme latin désignant normalement des "caissiers", et propose d'y reconnaître les employés de l'arca Galliarum. Cette interprétation expliquerait que leurs deux seuls patrons connus soient précisément les deux seuls allecti arcae Galliarum connus. Elle demeure néanmoins hypothétique. (4) Le marbre de Thorigny (CIL XIII, 3162) fut élevé par les Trois Provinces des Gaules à Titus Sennius Sollemnis, qui avait également été prêtre fédéral. Son titre d'iudex arcae ferrariarum montre que cette fonction relevait bien de l'organisation des Trois Gaules, mais la nature de l'arca ferrariarum et ses rapports institutionnels avec l'arca Galliarum restent discutés.
<202>"À Apollon [...]sianus [...], sur la contribution annuelle [...]."
Lyon (CIL XIII, 1675)[... ET MA]RTI SEGOMONI SACRVM [EX STIPE] ANNVA [Q(VINTVS) ADGINNIVS VR]BICI FIL(IVS) MARTINVS [SEQVANVS SAC]ERDOS ROMAE ET AVG(VSTI) [CREATVS(?) M(ARCO) NER]ATIO PANSA CO(N)S(VLE) [FLAMEN IIVIR IN C]IVITATE SEQVANORVM [CVI TRES PROVINCIA]E GALLIAE HONORES [OMNES(?) IMPENSIS] SVIS DECREVERVNT
"[...] et consacré à Mars Segomo, sur la contribution annuelle. Quintus Adginnius Martinus, fils d'Urbicus, Séquane, prêtre de Rome et d'Auguste, [nommé] sous le consulat de Marcus (Corellius) Neratius Pansa (1), flamine et duumvir dans la cité des Séquanes, auquel les Trois Provinces des Gaules ont décrété tous les honneurs à leurs frais."
(1) Marcus Corellius Neratius Pansa fut consul en 122 ap. J.‑C.
"À Tiberius Pompeius Priscus, fils de Pompeius Iustus, cadurque, parvenu parmi les siens à tous les honneurs, tribun de la légion V Macedonica, juge de la caisse des Gaules. Les 3 Provinces des Gaules (ont élevé ce monument)."
"À Lucius Besius Superior, viromanduen, chevalier romain, parvenu chez les siens à tous les honneurs, patron des nautes de l'Arar et du Rhodanus, patron des Condeates, de même que des Arecarii établis à Lugudunum, allectus de la caisse des Gaules. Pour avoir fidèlement exercé sa charge d'allectus, les Trois Provinces des Gaules (ont élevé ce monument)."
"À [...], biturige cube, parvenu parmi les siens à tous les honneurs, juge de la caisse des Gaules. Les Trois Provinces des Gaules (ont élevé ce monument)."
"À Tiberius Sulpicius O[...], fils de Tiberius Iulius Pacatianus, [...], juge de la caisse des Gaules. Les Trois Provinces des Gaules (ont élevé ce monument)."
Lyon (CIL XIII, 1709)L(VCIO) TAVRICIO FLORENTI TAVRICI TAVRICIANI FILIO VENETO ALLECTO ARK(AE) GALL(IARVM) PATRON(O) NAVTAR(VM) ARARICORVM ET LIGERICOR(VM) ITEM ARECAR[I]ORVM ET CONDEATIVM [I]II PROVINC(IAE) GALLIAE
"À Lucius Tauricius Florens, fils de Tauricius Tauricianus, vénète, allectus de la caisse des Gaules, patron des nautes de l'Arar et du Liger, de même que des Arecarii et Condeates. Les 3 Provinces des Gaules (ont élevé ce monument)."
Sources: • F. Bérard, (2012) - "Les corporations de transport fluvial à Lyon à l'époque romaine", in : M. Dondin-Payre & N. Tran (dir.), Collegia. Le phénomène associatif dans l'Occident romain, Scripta Antiqua, 41, Ausonius, Bordeaux, pp.135-154
• F. Bérard, (2023) - "Épigraphie latine du monde romain", Annuaire de l'École pratique des hautes études, Section des sciences historiques et philologiques, 154, pp.200-208
• Y. Burnand, (2005) - Primores Galliarum. Sénateurs et chevaliers romains originaires de Gaule de la fin de la République au IIIᵉ siècle. I, Méthodologie, Latomus 290, Éditions Latomus, Bruxelles, 450p.
• Y. Burnand, (2006) - Primores Galliarum. Sénateurs et chevaliers romains originaires de Gaule de la fin de la République au IIIᵉ siècle. II, Prosopographie, Latomus 302, Éditions Latomus, Bruxelles, 630p.
• J. Deininger, (1965) - Die Provinziallandtage der römischen Kaiserzeit von Augustus bis zum Ende des dritten Jahrhunderts n. Chr., C. H. Beck, Vestigia, 6, Munich-Berlin, 220p.
• D. Fishwick, (1999) - "Flavian regulations at the sanctuary of the Three Gauls ?", Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 124, pp.249-260
• D. Fishwick, (2002a) - The Imperial Cult in the Latin West. Studies in the Ruler Cult of the Western Provinces of the Roman Empire, III/1, Provincial Cult. Institution and Evolution, Religions in the Graeco-Roman World, 145, Brill, Leiden-Boston-Cologne, 259p.
• D. Fishwick, (2002b) - The Imperial Cult in the Latin West. Studies in the Ruler Cult of the Western Provinces of the Roman Empire, III/2, Provincial Cult. The Provincial Priesthood, Religions in the Graeco-Roman World, 146, Brill, Leiden-Boston-Cologne, 324p.
• O. Hirschfeld, (1899) - Corpus Inscriptionum Latinarum, XIII, 1, 1, Inscriptiones Aquitaniae et Lugudunensis, Berlin, 555p.
• O. Hirschfeld, (1904) - "Le Conseil des Gaules", Centenaire 1804-1904, publié par la Société nationale des Antiquaires de France, Paris, pp.211-216
• A. Pelletier, (1999) - Lugdunum : Lyon, Galliae civitates, Presses universitaires de Lyon, Lyon, 144p.
• M.-T. Raepsaet-Charlier, (1998) - "Les Gaules et les Germanies", in : C. Lepelley (dir.), Rome et l'intégration de l'Empire, 44 av. J.‑C.-260 ap. J.‑C. Tome II : Approches régionales du Haut-Empire romain, Nouvelle Clio, PUF, Paris, pp.143-195
• P. Vipard, (2008) - Marmor Tauriniacum. Le marbre de Thorigny (Vieux, Calvados). La carrière d'un grand notable gaulois au début du troisième siècle ap. J.‑C., Gallia Romana, VIII, De Boccard, Paris, 168p.
• P. Wuilleumier, (1953) - Lyon, métropole des Gaules, Les Belles Lettres, coll. "Le Monde romain", Paris, 117p.
• Julien Quiret pour l'Arbre Celtique