L'Histoire de Taliesin (Hanes Taliesin) — Texte gallois traditionnel centré sur la figure du poète Taliesin. Il s’agit d’un récit mythologique et initiatique racontant sa naissance extraordinaire, sa transformation, puis son accession au statut de poète inspiré doté de savoir prophétique. Le texte appartient au cycle mythologique gallois et est transmis dans des compilations médiévales.
Le Hanes Taliesin n’est pas conservé dans un manuscrit unique, mais dans une tradition textuelle médiévale transmise par plusieurs témoins gallois tardifs. Les principaux sont le livre rouge d'Hergest (Llyfr Coch Hergest et le livre blanc de Rhydderch (Llyfr Gwyn Rhydderch), deux grands manuscrits des XIVᵉ–XVᵉ siècles qui servent de base à une grande partie du corpus narratif associé au cycle des Mabinogion.
Dans ces sources, le récit n’apparaît pas toujours sous un titre parfaitement stabilisé et peut être intégré ou associé à d’autres matériaux concernant Taliesin et la poésie inspirée. Le texte connu aujourd’hui résulte donc d’une reconstruction philologique moderne à partir de ces différents témoins, plutôt que d’un document unique et isolé transmis de façon continue.
Résumé
Le récit commence avec la figure de Ceridwen, une femme magicienne qui prépare une potion destinée à donner la sagesse à son fils. Elle confie la surveillance du chaudron à un jeune garçon nommé Gwion Bach. Par accident, quelques gouttes du breuvage lui reviennent, lui donnant l’inspiration et la connaissance absolue. Craignant la colère de Ceridwen, Gwion s’enfuit et une longue poursuite magique s’engage entre eux. Tous deux se transforment successivement en animaux (lièvre, poisson, oiseau, etc.) (cf : Les métamorphoses) avant que Gwion ne soit finalement avalé par Ceridwen sous forme de grain de blé. Elle tombe enceinte et met au monde un enfant extraordinaire, qu’elle abandonne mais qui est recueilli et nommé Taliesin.
Taliesin grandit rapidement et révèle dès l’enfance une sagesse surnaturelle, capable de répondre aux énigmes et de prophétiser. Il est ensuite associé aux cours des rois gallois, notamment celui de Maelgwn, où il s’impose comme poète inspiré et détenteur de l’awen (inspiration poétique).
Un parallèle russe ?
Notons un article de P. Lajoye (2012) qui ne se limite pas à présenter Hanes Taliesin comme un récit gallois isolé, mais l’utilise surtout dans une démarche de comparaison folklorique. Il met en parallèle le cycle de Ceridwen et de Gwion Bach avec un conte russe (Le savoir magique) présentant une structure très proche : ingestion d’une substance de pouvoir, fuite du personnage, série de métamorphoses successives, puis absorption finale sous une forme végétale et naissance d’un être exceptionnel. L’objectif n’est pas de proposer une filiation historique directe entre les traditions, mais de montrer que ces récits appartiennent à un même schéma narratif récurrent, que l’on peut retrouver dans différentes aires culturelles. Dans cette perspective, le Hanes Taliesin sert d’exemple gallois d’un type de conte de transformation et d’initiation que la comparaison avec le folklore russe permet de mettre en évidence (Conte-type AT 325 : « Le magicien et son élève ») .
Texte complet (d'après la version de Charlotte Guest (1877))
Hanes Taliesin
« Jadis vivait dans le Penllyn(*) un homme de noble lignée nommé Tegid Voel, dont la demeure se trouvait au milieu du lac Tegid(*). Son épouse se nommait Ceridwen. De leur union naquirent un fils nommé Morvran ap Tegid, ainsi qu’une fille appelée Creirwy(*), la plus belle jeune fille du monde ; ils avaient aussi un frère, Avangddu(*), l’homme le plus disgracieux du monde. Or Ceridwen, sa mère, pensait qu’en raison de sa laideur il ne pourrait être admis parmi les hommes de noble naissance, à moins de posséder quelque mérite éminent ou un grand savoir. Car cela se passait aux débuts du temps d’Arthur et de la Table Ronde.
(*) Pennllyn « tête du lac » est une région mythique du nord pays de Galles médiéval, mentionnée dans la littérature bardique et mythologique galloise, cadre du récit de Taliesin. (*) Le Llyn Tegid est le nom gallois du lac Tegid, aussi connu en anglais sous le nom de Bala Lake. Il est situé dans le nord du pays de Galles, dans la région de Snowdonia, près de la ville de Bala. Chez Lambert (1993), il est décrit comme un étang situé au cœur des terres de Tegid Voel. (*) Creirwy n’est évoquée par Lambert (1993) que dans les notes de fin d’ouvrage, sous la forme Creirfwy. Markale (1992) attribue à ce nom le sens de « joyau », tandis que Jouët (2012) propose l’interprétation « Vivante-Aimée ». (*) D’après Guest (1877), Morvran et Avangddu constituent deux personnages distincts. En revanche, Lambert (1993) interprète Avangddu comme un alias de Morvran, fondé sur sa couleur sombre.
Elle décida donc, selon les arts contenus dans les livres des Fferyllt(*), de faire bouillir pour son fils un chaudron d’Inspiration et de Science, afin qu’il fût honorablement accueilli grâce à sa connaissance des mystères de l’état futur du monde. »
(*) Le terme Fferyllt (gallois médiéval) désigne généralement des « alchimistes » ou des « philosophes de la nature », c’est-à-dire des savants associés aux arts occultes, à la transformation des matières et aux savoirs ésotériques. Lambert (1983), qui n’évoque cette question que dans ses notes de fin d’ouvrage, précise que cette mention ne figure que dans le manuscrit Peniarth 111. Il indique également que ce nom dériverait de « livre de Virgile », cet auteur étant investi d’une dimension magique dans la tradition galloise médiévale.
Alors elle se mit à faire bouillir le chaudron, lequel, depuis le commencement de son ébullition, ne devait cesser de bouillir avant une année et un jour(*), jusqu’à ce que fussent obtenues trois gouttes bénies de la grâce de l’Inspiration. Et elle plaça Gwion Bach, fils de Gwreang de Llanfair en Caereinion, dans le Powys, pour remuer le chaudron, ainsi qu’un aveugle nommé Morda(*) pour entretenir le feu sous celui-ci ; elle leur ordonna de ne pas laisser cesser l’ébullition durant l’espace d’une année et un jour. Quant à elle, suivant les livres des astrologues et les heures planétaires, elle recueillait chaque jour toutes les herbes porteuses de charmes. Or un jour, vers la fin de l’année, tandis que Ceridwen cueillait des plantes et prononçait des incantations(*), il advint que trois gouttes du breuvage enchanté jaillirent du chaudron et tombèrent sur le doigt de Gwion Bach. Et à cause de leur grande chaleur, il porta son doigt à sa bouche ; et aussitôt qu’il eut mis ces gouttes merveilleuses dans sa bouche, il connut d’avance tout ce qui devait arriver et comprit que son principal souci devait être de se garder des ruses de Ceridwen, tant son savoir était grand. Pris d’une immense frayeur, il s’enfuit vers son propre pays.
(*) L’expression « un an et un jour » constitue un motif récurrent dans les traditions et les récits de la mythologie celtique. Elle désigne fréquemment une durée symbolique marquant une période d’épreuve, d’initiation, d’attente ou de transition entre deux états. (*) Selon Lambert (1993), le nom de cet aveugle n’apparaît que dans le manuscrit Peniarth 111 ; dans les autres versions, le personnage demeure anonyme. (*) Contrairement aux versions de Guest (1877) et de Markale (1992), Lambert (1983) indique que Ceridwen est endormie et que son fils est présent lorsque les trois gouttes jaillissent ; Gwion pousse alors Morvran afin de prendre sa place. Cette version paraît plus cohérente, dans la mesure où l’on voit mal Ceridwen s’absenter au dernier moment, notamment pour aller chercher des plantes devenues inutiles puisque la potion est manifestement déjà efficiente.
Et le chaudron se brisa en deux, car toute la liqueur qu’il contenait, hormis les trois gouttes porteuses de charme, était un poison ; si bien que les chevaux de Gwyddno Garanhir furent empoisonnés par les eaux du ruisseau dans lequel s’écoula le contenu du chaudron. Depuis lors, le confluent de ce cours d’eau fut appelé le Poison des Chevaux de Gwyddno(*).
(*) Gwenwyn y Meirch Gwyddno : Cours d'eau souvent associé symboliquement au réseau de rivières autour de Dyfi Estuary (Ceredigion, pays de Galles), mais cela reste une localisation traditionnelle, et non d’une identification géographique certaine. L’épisode des chevaux empoisonnés n’apparaît pas de façon uniforme dans les différentes versions du récit : Lambert (1993) ne le mentionne pas ; Markale (1992) évoque quant à lui la mort d’animaux autour de ce cours d’eau, qu’ils soient domestiques ou non ; seule la version de Guest (1877) conserve explicitement le motif des chevaux, en lien avec l’hydronyme.
Alors Ceridwen revint et vit que tout le labeur de l’année entière était perdu. Elle saisit un morceau de bois et frappa l’aveugle Morda à la tête jusqu’à ce qu’un de ses yeux tombât sur sa joue. Et il dit : « C’est injustement que tu m’as mutilé, car je suis innocent. Ta perte ne vient pas de moi. » — « Tu dis vrai », répondit Ceridwen, « c’est Gwion Bach qui m’a dérobée. »(*)
(*) Cet épisode, que l’on retrouve chez Guest (1877) et Markale (1992), provient du manuscrit Peniarth 111, seul à nommer cet aveugle. Il n’est pas repris par Lambert (1993) puisque, dans la mesure où Ceridwen et son fils sont présents, il devient difficile de faire porter la responsabilité à Morda.
Et elle partit à sa poursuite en courant. Lui, l’apercevant, se transforma en lièvre et s’enfuit. Mais elle se changea en lévrier et le talonna. Alors il courut vers une rivière et devint poisson ; et elle, sous la forme d’une loutre femelle, le poursuivit sous l’eau jusqu’à ce qu’il fût contraint de se changer en oiseau du ciel. Elle, sous l’apparence d’un faucon, le suivit et ne lui laissa aucun répit dans les airs. Et au moment même où elle allait fondre sur lui, tandis qu’il craignait la mort, il aperçut sur le sol d’une grange un tas de blé vanné ; il se laissa tomber parmi les grains et se transforma en l’un d’eux. Alors elle se métamorphosa en poule noire à haute crête ; elle s’approcha du blé, le gratta de ses pattes, le découvrit et l’avala. Et, selon le récit, elle le porta durant neuf mois ; et lorsqu’elle accoucha, elle ne put se résoudre à le tuer à cause de sa beauté. Elle l’enveloppa donc dans un sac de cuir(*) et le jeta à la mer à la merci de Dieu, le vingt-neuvième jour d’avril(*)(*).
(*) Lambert (1993) assimile ce sac de cuir à un coracle, hypothèse plausible mais impossible à démontrer. Quoi qu’il en soit, il est difficile de ne pas songer au récit de Moïse abandonné dans un panier sur le Nil. (*) Hormis chez Lambert (1993), qui abrège la liste des métamorphoses en évoquant simplement « une poursuite sous différentes formes », le récit demeure sensiblement identique. (*) Markale (1992) situe l’événement à la veille de Beltaine, soit le 30 avril, tandis que Lambert (1993) ne fournit aucune indication chronologique.
Or, en ce temps-là(*), le barrage de pêche de Gwyddno se trouvait sur le rivage entre la Dyfi et Aberystwyth(*), près de son propre château, et l’on y prenait chaque veille de mai pour une valeur de cent livres. Et Gwyddno avait alors un fils unique nommé Elffyn, le plus malchanceux et le plus démuni des jeunes hommes(*). Son père en était profondément affligé, car il pensait qu’il était né sous une mauvaise étoile. Sur le conseil de ses hommes, il lui avait accordé cette année-là le droit de tirer le filet du barrage, afin de voir si quelque bonheur pouvait enfin lui échoir et de lui donner de quoi commencer sa vie.
(*) Chez Lambert (1993), le récit est explicitement replacé à l’époque où Maelgwn Gwynedd tient sa cour à Degannwy et où le saint Cybi réside dans l’île de Môn, précision absente chez Guest (1877) et Markale (1992), qui ouvrent le récit sur une formule plus traditionnelle et indéterminée (« Or, en ce temps-là… »). Toutefois, les vers (ci-dessous) rapportés par Guest (1877) fait référence à Saint Cynllo, ce qui semble constituer un repère chronologique comparable, mais formulé de manière plus implicite. Cybi et Cynllo sont traditionnellement considérés comme des saints du même horizon chronologique, c’est-à-dire du VIᵉ siècle. (*) Le Dyfi (Afon Dyfi) est une rivière du centre-ouest du pays de Galles qui se jette dans la baie de Cardigan par l’estuaire du Dyfi, tandis qu’Aberystwyth est une ville côtière située plus au sud, dans le Ceredigion. Dans les traditions galloises liées à Gwyddno Garanhir et à Taliesin, la région comprise entre la Dyfi et Aberystwyth constitue le cadre légendaire du barrage de pêche de Gwyddno. (*) Chez Lambert (1993), Elffyn n’apparaît pas comme un jeune homme malchanceux et démuni, mais plutôt comme un personnage dépensier vivant aux frais de son père. À ce moment du récit, les affaires de Gwyddno ne semblent d’ailleurs pas particulièrement prospères, ce qui conduit finalement Elffyn à s’éloigner de la cour du roi.
Le lendemain, lorsque Elffyn vint inspecter le barrage, il n’y trouva rien. Mais comme il s’en retournait, il aperçut un sac de cuir accroché à un pieu du barrage. Alors l’un des gardiens du filet dit à Elffyn : « Tu n’étais jamais malchanceux avant cette nuit, et maintenant tu as détruit les vertus du barrage, qui rapportait toujours cent livres chaque veille de mai(*) ; cette nuit il n’y a rien dedans hormis cette peau de cuir. » « Comment cela ? » répondit Elffyn. « Il peut bien s’y trouver la valeur de cent livres. » Ils prirent alors le sac de cuir, et celui qui l’ouvrit aperçut le front du garçon et dit à Elffyn : « Voici un front rayonnant ! » « Taliesin sera son nom », dit Elffyn. Et il prit l’enfant dans ses bras ; puis, déplorant sa malchance, il le plaça tristement derrière lui. Il fit aller son cheval d’un pas doux, lui qui auparavant trottait rapidement, et il le porta avec autant de précaution que s’il eût été assis dans le siège le plus confortable du monde. Et bientôt l’enfant adressa à Elffyn une consolation et une louange, et lui prédit honneur et prospérité ; et cette consolation était telle que vous allez l’entendre : —
(*) La mention selon laquelle « l’on y prenait chaque veille de mai pour une valeur de cent livres » permet de situer le repêchage à la veille de Beltaine, soit le 30 avril, or nous savons d'après Guest (1877) que l’abandon sur les eaux aurait eu lieu le 29 avril. Markale (1992) retient la date du 30 avril, mais sans préciser celle du repêchage. Chez Lambert (1993), en revanche, l’enfant demeure longtemps sur les eaux et n’est découvert que le 1er novembre ; cette chronologie reste toutefois difficile à établir avec précision, l’auteur ne donnant pas la date de l’abandon. Bien que différentes, ces datations renvoient toutes deux à des repères majeurs du calendrier celtique : Beltaine et Samain.
« Bel Elffyn, cesse de te lamenter ! Que nul ne soit mécontent de son sort ; Le désespoir n’apporte aucun profit. Nul homme ne voit ce qui le soutient ; La prière de Cynllo(*) ne sera pas vaine ; Dieu ne violera pas sa promesse. Jamais, dans le barrage de Gwyddno, Il ne vint pareille chance qu’en cette nuit. Bel Elffyn, sèche tes joues ! Être trop triste ne sert à rien. Bien que tu croies n’avoir rien gagné, Un excès de chagrin ne t’apportera nul bien ; Ne doute pas des miracles du Tout-Puissant : Petit que je suis, je suis richement doué. Des mers et des montagnes, Et des profondeurs des rivières, Dieu apporte la richesse à l’homme favorisé. Elffyn aux vives qualités, Ta résolution manque de courage ; Tu ne dois pas t’abandonner à tant de tristesse : Mieux vaut faire confiance à Dieu que prédire le malheur. Faible et petit comme je suis, Sur le rivage écumant de l’océan, Au jour de l’épreuve je te serai Plus utile que trois cents saumons. Elffyn aux nobles qualités, Ne t’afflige pas de ton infortune ; Bien que je repose ainsi, faible dans mon sac, Une vertu réside dans ma langue. Tant que je demeurerai ton protecteur, Tu n’auras guère à craindre ; Si tu gardes en mémoire les noms de la Trinité, Nul ne pourra te nuire. »
(*) Cynllo est un saint gallois ancien, probablement du Vᵉ–VIᵉ siècle, associé au christianisme primitif du pays de Galles et à plusieurs lieux de culte du Powys (notamment Llanbister). Dans cette version, il constitue le repère chronologique, équivalent de Cybi chez Lambert.
Ce passage est intéressant parce qu’il marque le basculement du récit : après la phase mythique des métamorphoses, on entre dans une logique de poésie prophétique et bardique. Taliesin apparaît déjà comme un enfant inspiré, doté d’un pouvoir verbal sacré (« une vertu réside dans ma langue »), capable de renverser la malchance d’Elffyn par la parole et la prophétie. On voit aussi le mélange caractéristique du texte entre motifs merveilleux anciens et vocabulaire chrétien explicite (Dieu, Trinité, promesse divine).
Et ce fut là le premier poème que chanta Taliesin, afin de consoler Elffyn dans son chagrin d’avoir perdu le produit du barrage et, pire encore, de devoir passer aux yeux du monde pour responsable de cette malchance et de ce mauvais destin. Alors Gwyddno Garanhir lui demanda ce qu’il était, homme ou esprit. Sur quoi il chanta ce récit et déclara : —
« D’abord, j’ai été façonné sous une belle apparence ; À la cour de Ceridwen j’ai fait pénitence ; Bien que peu visible, paisiblement accueilli, J’étais grand sur le sol du lieu où l’on me conduisit ; J’ai été une défense précieuse, douce muse et cause inspiratrice, Et selon la loi, sans parole, j’ai été délivré Par une vieille sorcière noire au sourire grimaçant ; Terrible était sa revendication lorsqu’elle poursuivait. J’ai fui avec vigueur, j’ai fui sous la forme d’une grenouille ; J’ai fui sous l’apparence d’un corbeau, trouvant à peine le repos ; J’ai fui avec violence, j’ai fui comme une chaîne ; J’ai fui comme un chevreuil dans un fourré enchevêtré ; J’ai fui comme un louveteau, j’ai fui comme un loup dans la solitude ; J’ai fui comme une grive au langage prophétique ; J’ai fui comme un renard, familier des détours trompeurs ; J’ai fui comme une martre, mais cela ne me servit de rien ; J’ai fui comme un écureuil qui se cache en vain ; J’ai fui comme un bois de cerf à la course rougeâtre ; J’ai fui comme du fer dans un feu ardent ; J’ai fui comme une pointe de lance, malheur à qui la désire ; J’ai fui comme une coque farouche combattant amèrement ; J’ai fui comme un sanglier hérissé aperçu dans un ravin ; J’ai fui comme un grain blanc de pur froment, Pris dans le pli d’un drap de chanvre, Qui paraissait de la taille d’un poulain de jument, Et se gonflait comme un navire sur les eaux ; Dans un sombre sac de cuir je fus jeté, Et envoyé à la dérive sur une mer sans limites ; Ce fut pour moi le présage d’être tendrement nourri, Et alors le Seigneur Dieu me rendit la liberté. »
Ce passage est le cœur “autobiographique” du Hanes Taliesin : il condense toute la série des métamorphoses en une récitation poétique unique, puis relie cette errance à une délivrance finale d’ordre providentiel. On y voit Taliesin se présenter comme une identité en devenir, passant par une succession de formes animales et élémentaires, avant d’être finalement « libéré » par Dieu, ce qui introduit une lecture chrétienne tardive superposée au substrat mythologique de transformation et de poursuite magique.
Alors Elffyn se rendit à la maison ou à la cour de Gwyddno, son père, avec Taliesin. Et Gwyddno lui demanda s’il avait fait bonne prise au barrage, et il lui répondit qu’il avait obtenu quelque chose de meilleur que du poisson. « Qu’était-ce donc ? » dit Gwyddno. « Un barde », répondit Elffyn. Alors Gwyddno dit : « Hélas, que pourra-t-il bien t’apporter ? » Et Taliesin lui-même répondit : « Il t’apportera plus que le barrage ne t’a jamais apporté. » Gwyddno demanda : « Es-tu capable de parler, toi qui es si petit ? » Et Taliesin lui répondit : « Je suis plus apte à parler que toi de m’interroger. » « Fais-moi entendre ce que tu peux dire », dit Gwyddno. Alors Taliesin chanta : —
« Dans l’eau se trouve une qualité bénie ; C’est en Dieu qu’il est le plus juste de méditer droitement ; C’est à Dieu qu’il convient de s’adresser avec ferveur, Car nul obstacle n’empêche d’obtenir une récompense de lui. Trois fois j’ai été engendré, je le sais par la méditation ; Il serait malheureux pour un homme de ne pas venir obtenir Toutes les sciences du monde rassemblées dans ma poitrine, Car je sais ce qui a été et ce qui sera dans l’avenir. Je supplierai mon Seigneur de trouver refuge en lui, Et d’obtenir un regard de sa grâce ; Le Fils de Marie est ma confiance, en lui est ma joie, Car c’est en lui que le monde est continuellement soutenu. Dieu a été celui qui m’instruit et élève mon espérance, Le véritable Créateur du ciel, qui m’accorde sa protection ; Il est juste que les saints prient chaque jour, Car Dieu, le rénovateur, les conduira à lui. »
Ce passage est typique du Hanes Taliesin : on y voit Taliesin parler comme un poète inspiré universel, mais avec un vocabulaire clairement chrétien (Trinité implicite, Fils de Marie, salut, saints). Cela montre bien la superposition de traditions : un fond mythologique de connaissance totale et de renaissance multiple, recouvert par une reformulation théologique médiévale qui inscrit le personnage dans une vision chrétienne du savoir et de la grâce.
Aussitôt Elffyn remit sa prise à sa femme, et elle prit soin de l’enfant avec tendresse et affection. Dès lors, la richesse d’Elffyn augmenta de jour en jour, ainsi que la faveur dont il jouissait auprès du roi, et Taliesin demeura chez eux jusqu’à l’âge de treize ans. Alors Elffyn, fils de Gwyddno, se rendit sur invitation de Noël chez son oncle Maelgwn Gwynedd, qui tenait à cette époque sa cour ouverte de Noël au château de Deganwy(*), entouré de tous ses seigneurs, tant ecclésiastiques que laïcs, ainsi que d’une grande et nombreuse troupe de chevaliers et d’écuyers. Parmi eux s’éleva une discussion.
(*) Le château de Deganwy (Deganwy Castle), situé sur une colline dominant l’estuaire de Conwy dans le nord du pays de Galles, est un site fortifié d’origine médiévale d’importance stratégique, construit et reconstruit dès le XIᵉ siècle par les Normands sur un emplacement plus ancien.
On disait alors : « Y a-t-il dans le monde entier un roi aussi grand que Maelgwn, ou sur qui le Ciel ait répandu autant de dons spirituels ? D’abord la beauté de forme, la douceur, la force, et toutes les puissances de l’âme ! » Et ils ajoutaient que le Ciel lui avait donné un don supérieur à tous les autres : la beauté, la grâce, la sagesse et la modestie de sa reine, dont les vertus surpassaient celles de toutes les dames et nobles jeunes filles du royaume. Ils s’interrogeaient aussi entre eux : qui avait les hommes les plus braves ? Qui possédait les chevaux et les lévriers les plus beaux ou les plus rapides ? Qui avait les bardes les plus habiles et les plus sages — sinon Maelgwn ?
À cette époque, les bardes jouissaient d’une grande faveur auprès des puissants du royaume. Et nul n’exerçait alors la fonction de ceux qu’on appelle aujourd’hui hérauts, s’il n’était homme savant, non seulement expert au service des rois et des princes, mais aussi instruit des lignées, des armes et des exploits des princes et des rois, ainsi que des affaires des royaumes étrangers et des anciennes choses de ce pays, en particulier des annales des premiers nobles. Ils étaient également capables de répondre en plusieurs langues — latin, français, gallois et anglais — et étaient de grands chroniqueurs, rédacteurs et versificateurs, habiles à composer des vers et des englynion(*) dans chacune de ces langues. Il y avait à ce festin, dans le palais de Maelgwn, vingt-quatre de ces bardes, dont le chef était un nommé Heinin le Barde.
(*) Les englynion (singulier englyn) sont une forme poétique traditionnelle galloise, très ancienne et très codifiée, caractérisée par des vers courts à métrique stricte, souvent riches en allitérations et en rimes internes ; utilisées dans la poésie bardique, elles servent aussi bien à l’éloge, à la sagesse qu’à la prophétie.
Lorsqu’ils eurent achevé de louer le roi et ses dons, Elffyn prit la parole ainsi : « En vérité, nul autre qu’un roi ne peut rivaliser avec un roi ; mais s’il n’était pas roi, je dirais que ma femme est aussi vertueuse que n’importe quelle dame du royaume, et que j’ai aussi un barde plus habile que tous les bardes du roi. » Peu après, certains de ses compagnons rapportèrent au roi toutes les vantardises d’Elffyn ; et le roi ordonna qu’on le jette en prison solide jusqu’à ce qu’il puisse connaître la vérité sur les vertus de sa femme et la sagesse de son barde.
Lorsque Elffyn eut été enfermé dans une tour du château, les pieds entravés par une lourde chaîne (on dit qu’elle était d’argent, car il était de sang royal), le roi, selon le récit, envoya son fils Rhun pour enquêter sur la conduite de la femme d’Elffyn. Or Rhun était l’homme le plus dépravé du monde, et il n’y avait ni épouse ni jeune fille avec laquelle il eût conversé sans qu’il n’en fût mal parlé. Tandis qu’il se rendait en hâte vers la demeure d’Elffyn, résolu à déshonorer sa femme, Taliesin révéla à sa maîtresse que le roi avait jeté son mari en prison, et que Rhun arrivait avec l’intention de la couvrir de honte. Aussi fit-il revêtir à sa maîtresse l’une des servantes de cuisine avec ses propres habits ; ce que la noble dame accepta volontiers ; et elle lui mit aux mains les plus belles bagues qu’elle et son mari possédaient.
Sous cette apparence, Taliesin fit asseoir la servante à la table dans la chambre de sa maîtresse pour le repas du soir, et il fit en sorte que la servante paraisse être la maîtresse, et la maîtresse la servante. Et lorsqu’elles furent assises à leur repas comme il a été dit, Rhun arriva soudain à la demeure d’Elffyn. Il fut accueilli avec joie, car tous les serviteurs le connaissaient bien ; et on le conduisit rapidement dans la chambre de la maîtresse, sous l’apparence de laquelle la servante se leva de table et le salua avec empressement. Puis elle se rassit pour dîner une seconde fois, avec Rhun. Alors Rhun commença à plaisanter avec la servante, qui conservait toujours l’apparence de sa maîtresse. Et, selon le récit, la jeune fille s’enivra au point de s’endormir profondément. L’histoire rapporte que Rhun avait mis dans sa boisson une poudre qui provoqua un sommeil si profond qu’elle ne sentit même pas lorsqu’il lui coupa le petit doigt de la main, sur lequel se trouvait l’anneau sigillaire d’Elffyn, qu’il avait envoyé à sa femme comme gage peu de temps auparavant. Et Rhun retourna vers le roi avec le doigt et l’anneau, preuve qu’il l’avait coupé sans qu’elle se réveille de son sommeil provoqué par l’intempérance.
Le roi se réjouit grandement de ces nouvelles, et il manda ses conseillers, auxquels il raconta toute l’affaire depuis le commencement. Puis il fit sortir Elffyn de sa prison et le blâma à cause de sa vantardise. Et il parla ainsi à Elffyn : « Elffyn, sache sans aucun doute qu’il est folie pour un homme de se fier aux vertus de sa femme au-delà de ce qu’il peut voir ; et afin que tu sois assuré de la dépravation de la tienne, voici son doigt, avec ton anneau sigillaire, qui a été coupé de sa main cette nuit, alors qu’elle dormait dans l’ivresse. » Alors Elffyn répondit ainsi : « Avec la permission de Votre Majesté, je ne puis nier mon anneau, car il est connu de beaucoup ; mais j’affirme avec certitude que le doigt auquel il est attaché n’a jamais appartenu à la main de ma femme. Car, en vérité, trois faits remarquables s’y rapportent, dont aucun n’a jamais appartenu à ses doigts. Le premier est que, avec votre permission, quelle que soit la position où se trouve ma femme à cette heure — assise, debout ou couchée — cet anneau ne pourrait jamais rester à son pouce, alors que vous voyez clairement qu’il a été difficile de le faire passer sur l’articulation du petit doigt d’où il a été coupé. Le second est que ma femme n’a jamais laissé passer un seul samedi, depuis que je la connais, sans se couper les ongles avant d’aller se coucher ; or vous voyez parfaitement que l’ongle de ce petit doigt n’a pas été coupé depuis un mois. Le troisième est que la main dont provient ce doigt a pétri de la pâte de seigle dans les trois jours qui ont précédé la mutilation, et je puis assurer Votre Excellence que ma femme n’a jamais pétri de pâte de seigle depuis qu’elle est ma femme. »
Alors le roi entra dans une grande colère contre Elffyn, pour avoir si fermement soutenu la bonté de sa femme ; et il le fit reconduire en prison une seconde fois, disant qu’il ne serait pas libéré avant d’avoir prouvé la vérité de ses paroles, tant pour la sagesse de son barde que pour les vertus de sa femme.
Entre-temps, sa femme et Taliesin demeuraient joyeux dans la demeure d’Elffyn. Et Taliesin expliqua à sa maîtresse qu’Elffyn était en prison à cause d’eux, mais il lui ordonna de se réjouir, car il allait se rendre à la cour de Maelgwn Gwynedd pour libérer son maître. Alors elle lui demanda de quelle manière il comptait le délivrer. Et il lui répondit : —
« Je ferai un voyage, Et j’arriverai à la porte ; J’entrerai dans la salle, Et je chanterai ma chanson ; Je prononcerai mon discours Pour réduire au silence les bardes royaux, En présence de leur chef ; Je saluerai pour les tourner en dérision, Je les briserai par ma parole Et je délivrerai Elffyn. Si une contestation s’élève En présence du prince, Avec convocation des bardes, Pour le doux chant coulant, Et les savoirs d’interrogation des enchanteurs Et la sagesse des druides, Dans la cour des fils du distributeur, Il en est qui se présentèrent Plein de ruses et de perfidie, Par artifice et tromperie, Dans les douleurs de l’affliction Pour faire tort à l’innocent. Que les fous se taisent, Comme autrefois à la bataille de Badon, — Avec Arthur des généreux À la tête, aux longues lames rouges ; Par les exploits d’hommes querelleurs, Et d’un chef contre ses ennemis. Malheur à eux, les fous, Quand la vengeance tombera sur eux. Moi, Taliesin, chef des bardes, Avec les paroles d’un druide sage, Je libérerai le bon Elffyn Des liens du tyran orgueilleux. À leur cri cruel et glaçant, Par l’action d’un cheval surprenant, Venu du lointain Nord, Il y aura bientôt une fin. Qu’aucune grâce ni santé Ne soit accordée à Maelgwn Gwynedd Pour cette violence et cette injustice ; Et que viennent les extrêmes des malheurs Et une fin vengeresse À Rhun et à toute sa lignée : Que sa vie soit courte, Que toutes ses terres soient ravagées ; Et que l’exil le plus long soit assigné À Maelgwn Gwynedd ! »
Ce passage marque clairement la transformation de Taliesin en figure bardique prophétique et accusatrice. Il ne se contente plus de sauver Elffyn : il annonce publiquement, dans le cadre de la cour de Maelgwn Gwynedd, une inversion totale du pouvoir symbolique, où le barde réduit au silence les bardes royaux et revendique une autorité supérieure fondée sur la parole inspirée. On y voit aussi un mélange caractéristique de registres : mémoire pseudo-historique (la bataille de Badon et le roi Arthur), langage druidique, prophétie de malédiction et rhétorique de vengeance politique. Ce n’est pas seulement un chant de libération d’Elffyn, mais une condamnation rituelle du pouvoir royal, formulée comme une parole performative.
Après cela, il prit congé de sa maîtresse et se rendit enfin à la cour de Maelgwn Gwynedd, lequel s’apprêtait à s’asseoir dans sa salle pour dîner en état royal, selon la coutume des rois et des princes en ces temps anciens lors des grandes fêtes. Et dès que Taliesin entra dans la salle, il se plaça dans un coin tranquille, près de l’endroit où les bardes et les ménestrels avaient coutume d’entrer pour accomplir leur service et leur devoir envers le roi, comme il est d’usage lors des grandes festivités où l’on proclame les largesses. Or, lorsque les bardes et les hérauts vinrent crier la générosité du roi et proclamer sa puissance, au moment où ils passaient devant le coin où il était accroupi, Taliesin leur fit la moue et joua « blerwm, blerwm » avec son doigt sur les lèvres. Ils ne prêtèrent guère attention à lui en passant, mais continuèrent jusqu’à arriver devant le roi, auquel ils firent leur révérence comme à l’accoutumée, sans prononcer un mot, tout en faisant la moue et en grimaçant au roi, répétant « blerwm, blerwm » sur leurs lèvres avec leurs doigts, comme ils avaient vu le garçon le faire ailleurs. À cette vue, le roi s’étonna et pensa en lui-même qu’ils étaient ivres de nombreuses boissons. Il ordonna donc à l’un de ses seigneurs, qui servait à table, d’aller leur dire de retrouver leurs esprits et de considérer où ils se trouvaient et ce qu’il convenait de faire. Le seigneur s’exécuta volontiers, mais ils ne cessèrent pas leur folie pour autant. Le roi envoya une seconde fois, puis une troisième, leur ordonnant de quitter la salle. Finalement, il ordonna à l’un de ses écuyers de frapper le chef des bardes, nommé Heinin le Barde ; et l’écuyer prit un balai et le frappa à la tête, si bien qu’il tomba en arrière sur son siège. Alors il se releva, se mit à genoux et demanda humblement au roi la permission de montrer que leur faute ne venait ni de l’ivresse ni du manque de raison, mais de l’influence d’un esprit présent dans la salle. Puis Heinin parla ainsi : « Ô noble roi, sachez qu’il ne s’agit ni de boisson ni d’excès de vin si nous restons muets comme des hommes ivres et privés de parole, mais de l’influence d’un esprit assis dans le coin là-bas, sous la forme d’un enfant. »
Aussitôt le roi ordonna à l’écuyer de le faire venir ; celui-ci se rendit dans le coin où se trouvait Taliesin, et le conduisit devant le roi, qui lui demanda qui il était et d’où il venait. Et il répondit au roi en vers.
« Je suis le barde principal en chef d’Elffyn, Et mon pays d’origine est la région des étoiles d’été ; Idno et Heinin m’appelèrent Merddin, Et finalement tous les rois m’appelleront Taliesin. J’étais avec mon Seigneur dans la plus haute sphère, Lors de la chute de Lucifer dans les profondeurs de l’enfer ; J’ai porté une bannière devant Alexandre ; Je connais les noms des étoiles du nord au sud ; J’ai été sur la voie lactée auprès du trône du Distributeur ; J’étais en Canaan lorsque Absalom fut tué ; J’ai conduit l’Esprit divin jusqu’à la vallée d’Hébron ; J’étais à la cour de Don avant la naissance de Gwydion. J’ai été instructeur d’Élie et d’Hénoch ; J’ai été porté par l’inspiration du splendide crosier ; J’ai été loquace avant même d’avoir reçu la parole ; J’étais au lieu de la crucifixion du Fils miséricordieux de Dieu ; J’ai été trois fois dans la prison d’Arianrod ; J’ai dirigé l’œuvre de la tour de Nimrod ; Je suis une merveille dont l’origine est inconnue. J’ai été en Asie avec Noé dans l’arche, J’ai vu la destruction de Sodome et Gomorrhe ; J’ai été en Inde lorsque Rome fut bâtie, Et je suis maintenant venu ici jusqu’aux restes de Troie. J’ai été avec mon Seigneur dans la crèche de l’âne ; J’ai soutenu Moïse à travers les eaux du Jourdain ; J’ai été dans le firmament avec Marie-Madeleine ; J’ai obtenu la muse du chaudron de Ceridwen ; J’ai été barde de la harpe auprès de Lleon de Lochlin. J’ai été sur la Colline Blanche, à la cour de Cynvelyn, Un jour et un an dans les chaînes et les entraves ; J’ai souffert la faim pour le Fils de la Vierge ; J’ai été nourri dans la terre de la Divinité ; J’ai été maître de toutes les intelligences ; Je suis capable d’instruire l’univers entier. Je serai jusqu’au jour du jugement sur la face de la terre ; Et l’on ne sait si mon corps est chair ou poisson. Alors j’ai été pendant neuf mois Dans le ventre de la sorcière Ceridwen ; J’étais autrefois le petit Gwion, Et finalement je suis Taliesin. »
Ce texte est le sommet du procédé d’auto-identification mythique : Taliesin y construit une identité totale, simultanément cosmique, biblique, historique et personnelle. Il affirme avoir traversé toutes les échelles du temps et de l’espace (création, figures bibliques, histoire antique, mythes gallois), ce qui relève d’une logique de poète omniscient et protéiforme, typique de la tradition bardique tardive. On y voit aussi une stratification très nette : un noyau narratif gallois, recouvert d’un immense réseau d’appropriations bibliques et pseudo-historiques. Le résultat n’est pas une biographie au sens moderne, mais une déclaration de puissance poétique et de connaissance universelle, où le barde se présente comme ayant été présent partout où le sens du monde s’est manifesté.
Et lorsque le roi et ses nobles eurent entendu le chant, ils furent saisis d’étonnement, car ils n’avaient jamais rien entendu de semblable de la part d’un garçon aussi jeune. Et lorsque le roi sut qu’il était le barde d’Elffyn, il ordonna à Heinin, son premier et le plus sage des bardes, de répondre à Taliesin et de rivaliser avec lui. Mais lorsqu’il vint, il ne put rien faire d’autre que jouer « blerwm » sur ses lèvres ; et lorsqu’on fit venir les autres des vingt-quatre bardes, ils firent tous de même et ne purent rien faire d’autre. Et Maelgwn Gwynedd demanda au garçon Taliesin quelle était sa mission, et il lui répondit en chantant.
« Misérables bardes, j’essaie D’obtenir le prix, si je le puis ; Par une douce inspiration prophétique Je m’efforce de réparer La perte que j’ai pu subir ; J’espère mener l’entreprise à son terme, Puisqu’Elffyn endure la peine Dans la forteresse de Deganwy, Que sur lui ne soient pas posées Trop de chaînes et de fers. Le siège de la forteresse de Deganwy, Je le rechercherai de nouveau ; Fortifié par ma muse, je suis puissant ; Puissant est ce que je poursuis, Car trois cents chants et plus Sont réunis dans le charme que je chante. Il ne doit rien se dresser là où je suis, Ni pierre ni anneau ; Et il ne doit y avoir autour de moi Aucun barde qui ne sache Qu’Elffyn, fils de Gwyddno, Est dans la terre d’Artro, Enfermé sous treize verrous, Pour avoir loué son instructeur ; Et alors moi, Taliesin, Chef des bardes de l’Ouest, Je délivrerai Elffyn De ses liens d’or. »
Dans ce texte, Taliesin passe du statut de poète inspiré à celui de barde opérateur de libération magique et politique. Le chant n’est plus seulement descriptif ou autobiographique, il devient performatif : il prétend agir sur le réel (chaînes, forteresse, libération d’Elffyn). On remarque aussi une montée en puissance du registre bardique gallois : invocation de la compétence poétique (« trois cents chants et plus »), affirmation de supériorité sur les autres bardes de la cour de Maelgwn Gwynedd, et surtout articulation entre savoir poétique et action concrète (délier Elffyn des chaînes d’or). C’est typique de la logique interne du texte : le barde n’est pas seulement un narrateur ou un témoin, mais une force agissante qui reconfigure l’ordre social par la parole chantée.
« Si vous êtes des bardes principaux Au service du maître des sciences, Déclarez les mystères Qui concernent les habitants du monde ; Il existe une créature malfaisante, Issue du rempart de Satan, Qui a vaincu tout ce qui existe Entre les profondeurs et les eaux superficielles ; Ses mâchoires sont aussi larges Que les montagnes des Alpes ; La mort ne peut le vaincre, Ni la main ni les armes ; Il porte le poids de neuf cents chariots Dans les poils de ses deux pattes ; Dans sa tête se trouve un œil Vert comme la lame limpide d’un glaçon ; Trois sources jaillissent À la nuque de son cou ; Les tempêtes de la mer Y nagent à travers ; Là fut la destruction des bœufs De Deivrdonwy, aux eaux généreuses. Les noms des trois sources Viennent du milieu de l’océan : La première produit une saumure Venue de la Corina, Pour remplir les flots Au-dessus des mers qui disparaissent ; La seconde, sans dommage, Tombera sur nous Quand la pluie se répand À travers le ciel déchaîné ; La troisième apparaîtra À travers les veines des montagnes, Comme un banquet de pierre dure, Œuvre du Roi des rois. Vous êtes des bardes ignorants, Trop inquiets et hésitants ; Vous ne pouvez célébrer Le royaume des Brittons. Et moi, je suis Taliesin, Chef des bardes de l’Ouest, Qui délivrerai Elffyn De ses liens d’or. »
Ce passage prolonge le même dispositif : Taliesin ne se contente plus de se définir lui-même, il désorganise la parole des autres bardes en leur imposant une énigme cosmologique et monstrueuse qu’ils sont incapables de résoudre. On y voit un mélange très caractéristique de trois registres : une imagerie mythique de créature gigantesque et cosmique (type chaos primordial), un discours pseudo-savant sur les « trois sources » et les phénomènes du monde, et une critique directe des bardes rivaux, incapables d’accéder à ce niveau de connaissance. Le texte fonctionne donc comme une démonstration de supériorité bardique : Taliesin affirme que la vraie compétence poétique n’est pas seulement de chanter le royaume des Brittons, mais de maîtriser les mystères du monde entier et du chaos cosmique, tout en réaffirmant sa mission centrale : la libération d’Elffyn.
« Taisez-vous donc, bardes rimeurs malchanceux, Car vous ne pouvez distinguer la vérité du mensonge. Si vous êtes des bardes principaux formés par le ciel, Dites à votre roi quel sera son destin. C’est moi qui suis devin et barde éminent, Et je connais tous les passages du pays de votre roi ; Je délivrerai Elffyn du ventre de la tour de pierre ; Et je dirai à votre roi ce qui lui adviendra. Une créature très étrange sortira du marais marin de Rhianedd, Comme châtiment de l’iniquité infligée à Maelgwn Gwynedd ; Ses cheveux, ses dents et ses yeux seront d’or, Et cela entraînera la destruction de Maelgwn Gwynedd. »
Ce texte construit progressivement Taliesin comme une figure totale — enfant métamorphique, poète inspiré, prophète biblique, puis finalement voix de jugement politique et cosmique. Ce qui frappe dans l’ensemble, c’est la logique d’empilement : chaque épisode ajoute un niveau de compétence (transformation, connaissance universelle, prophétie, autorité sur les autres bardes), jusqu’à faire de Taliesin une figure qui dépasse à la fois la cour de Maelgwn Gwynedd et les cadres narratifs ordinaires. En regardant l’ensemble, on peut le lire comme une construction en trois axes plutôt qu’un simple récit : un noyau narratif, une insertion dans l’histoire mythifiée galloise (Elffyn, Maelgwn, Arthur, Badon), et une surcouche chrétienne et cosmique (Bible, création, jugement, savoir universel). C’est cette stratification qui donne parfois une impression de désordre, mais qui est en réalité assez cohérente dans une logique de barde omniscient et légitimé par la parole.
« Découvre ce qu’est La créature puissante d’avant le déluge, Sans chair, sans os, Sans veine, sans sang, Sans tête, sans pieds ; Elle ne sera ni plus vieille ni plus jeune Qu’au commencement ; Par crainte d’un refus, Il n’y a en elle aucun manque grossier Comme chez les créatures. Grand Dieu ! comme la mer blanchit Lorsqu’elle arrive pour la première fois ! Grandes sont ses rafales Quand elle vient du sud ; Grandes sont ses vapeurs Lorsqu’elle frappe les rivages. Elle est dans le champ, elle est dans le bois, Sans main et sans pied, Sans signes de vieillesse, Bien qu’elle soit contemporaine Des cinq âges ou périodes ; Et même plus ancienne encore, Bien que les années soient innombrables. Elle est aussi vaste Que la surface de la terre ; Et elle n’a pas été engendrée, Ni jamais vue. Elle provoquera la consternation Partout où Dieu le voudra. Sur mer et sur terre, Elle ne voit pas et n’est pas vue. Sa course est errante Et ne vient pas quand on la désire ; Sur terre et sur mer, Elle est indispensable. Elle est sans égale, Elle est quadrangulaire ; Elle n’est pas enfermée, Elle est incomparable ; Elle vient des quatre directions ; Elle ne se laisse pas conseiller, Et ne manque pas de conseil. Elle commence son voyage Au-dessus du roc de marbre ; Elle est sonore, elle est muette, Elle est douce, Elle est forte, elle est hardie ; Lorsqu’elle effleure la terre, Elle est silencieuse, elle est vocale, Elle est tumultueuse, Elle est la plus bruyante Sur la face de la terre. Elle est bonne, elle est mauvaise, Elle est extrêmement nuisible. Elle est cachée, Car la vue ne peut la percevoir. Elle est nocive, elle est bénéfique ; Elle est là-bas, elle est ici ; Elle trouble, Mais ne répare pas le mal qu’elle cause ; Elle ne souffre pas de ses actes, Car elle est sans culpabilité. Elle est humide, elle est sèche, Elle vient souvent, Issue de la chaleur du soleil Et du froid de la lune. La lune est moins bénéfique, Car sa chaleur est moindre. Un seul Être l’a préparée, À partir de toutes les créatures, Par un souffle redoutable, Pour exercer sa vengeance Sur Maelgwn Gwynedd. »
Ce passage est une énigme cosmique typique des sections prophétiques du texte : la « créature » décrite n’est pas un être biologique, mais une puissance naturelle ou élémentaire personnifiée, définie par paradoxes (présente/absente, visible/invisible, bénéfique/nocive, stable/errante). Le procédé est volontairement déstabilisant : au lieu de nommer, le texte accumule des attributs contradictoires pour forcer l’auditeur à reconnaître une force globale du monde (souvent interprétée comme le vent, la mer ou une puissance météorologique totale). Dans la logique du récit, cette puissance devient instrument de jugement divin contre Maelgwn Gwynedd.
Et tandis qu’il chantait ainsi ses vers près de la porte, s’éleva une violente tempête de vent, si bien que le roi et tous ses nobles crurent que le château allait s’écrouler sur leurs têtes. Et le roi fit hâter qu’on amenât Elffyn depuis son cachot, et le plaça devant Taliesin. Et l’on raconte qu’il chanta aussitôt un vers, de sorte que les chaînes se délièrent d’elles-mêmes autour de ses pieds.
« J’adore le Très-Haut, Seigneur de toute vie, — Celui qui soutient les cieux, maître de toute limite, Celui qui a rendu l’eau bonne pour tous, Celui qui accorde chaque don et le bénit ; — Que l’abondance de hydromel soit donnée à Maelgwn Gwynedd d’Anglesey, qui nous fournit Depuis ses cornes d’hydromel écumantes le plus pur des breuvages. Puisque les abeilles collectent sans en jouir, Nous avons un hydromel distillé et brillant, universellement loué. La multitude des créatures que nourrit la terre, Dieu les a faites pour l’homme afin de l’enrichir ; — Certaines sont violentes, d’autres muettes, et il en jouit, Certaines sont sauvages, d’autres apprivoisées ; le Seigneur les a faites ; — Une part de leurs produits devient vêtement ; Et elles continueront jusqu’au jour du jugement pour la nourriture et la boisson. Je supplie le Très-Haut, souverain du royaume de paix, De libérer Elffyn de son exil, L’homme qui m’a donné vin, bière et hydromel, Avec de grands chevaux princiers d’une belle apparence ; Qu’il continue encore à me les donner ; et à la fin, Que Dieu, dans sa bonté, m’accorde en honneur Une succession d’âges innombrables dans la retraite de la tranquillité. Elffyn, chevalier de l’hydromel, que ta dissolution soit tardive ! »
Ce passage est intéressant parce qu’il termine la séquence sur un registre très différent des prophéties précédentes : on passe de la malédiction cosmique à une formule de bénédiction structurée autour de la louange et de la réciprocité sociale. Taliesin y combine trois niveaux : une doxologie chrétienne classique (louange du Très-Haut), une justification théologique de l’ordre du monde (créatures données pour l’usage humain), et une demande concrète de libération d’Elffyn, insérée dans un cadre de générosité matérielle (vin, bière, hydromel, chevaux). Ce mélange est typique de la logique du texte : la parole bardique n’est jamais purement spirituelle ou purement politique, elle articule les deux. Ici, la libération d’Elffyn est inscrite dans une économie du don et de la faveur, mais aussi dans une vision théologique où Maelgwn Gwynedd et Elffyn apparaissent comme des acteurs d’un ordre voulu par Dieu.
Et ensuite il chanta l’ode qui est appelée « L’Excellence des bardes ».
« Qui fut le premier homme Créé par le Dieu du ciel ; Quelle fut la plus belle parole flatteuse Préparée par Ieuav ; Quelle nourriture, quelle boisson, Quel toit fut son abri ; Quelle fut la première impression De sa pensée originelle ; Qu’est-ce qui devint son vêtement ; Qui adopta un déguisement Dans les solitudes du pays Au commencement ? Pourquoi la pierre est-elle dure ; Pourquoi l’épine est-elle pointue ; Qui est dur comme le silex ; Qui est salé comme la saumure ; Qui est doux comme le miel ; Qui chevauche la rafale du vent ; Pourquoi le nez est-il protubérant ; Pourquoi la roue est-elle ronde ; Pourquoi la langue a-t-elle reçu le don de la parole Plutôt qu’un autre organe ? Si tes bardes, Heinin, sont compétents, Qu’ils me répondent, à moi Taliesin. »
Cet ensemble marque un changement de registre assez net : on quitte la prophétie et la bénédiction pour entrer dans une forme d’interrogation cosmologique et philosophique. Taliesin y pose une série de questions sur l’origine du monde, des fonctions du corps et des formes naturelles (pierre, épine, roue, parole, nourriture, vêtement). Le procédé rappelle à la fois l’énigme bardique et une forme de spéculation sur la création : il s’agit moins d’obtenir une réponse que de démontrer que les autres bardes sont incapables d’atteindre ce niveau de compréhension. La structure du texte est donc double : une interrogation sur l’ordre du monde (création, formes, langage), une mise à l’épreuve des bardes de la cour de Maelgwn Gwynedd, ici représentés par Heinin. C’est une sorte de clôture logique du cycle : après avoir été métamorphique, prophétique et cosmique, Taliesin devient ici instance de questionnement total du réel, ce qui confirme sa position de barde suprême dans la logique interne du récit.
Et après cela, il chanta l’adresse appelée « Le Blâme des bardes ».
« Si tu es un barde entièrement imprégné D’un génie que l’on ne peut contenir, Ne sois pas indocile Dans la cour de ton roi ; Jusqu’à ce que ton galimatias soit connu, Garde le silence, Heinin, Quant au nom de ton vers, Et au nom de ta vanterie ; Et quant au nom de ton aïeul Avant qu’il ne soit baptisé, Et au nom de la sphère, Et au nom de l’élément, Et au nom de ta langue, Et au nom de ta région. Arrière, bardes d’en haut ! Arrière, bardes d’en bas ! Mon bien-aimé est en bas, Dans les chaînes d’Hanes Taliesin d’Arianrod. Il est certain que vous ne savez pas Comprendre le chant que je prononce, Ni discerner clairement Entre la vérité et le mensonge ; Misérables bardes, corbeaux du pays, Pourquoi ne prenez-vous pas votre envol ? Le barde qui ne me fera pas taire, Qu’il ne trouve jamais le silence, Jusqu’à ce qu’il soit recouvert Sous le gravier et les cailloux ; Et que celui qui m’écoute, Dieu l’écoute aussi. »
Ce chant fonctionne comme une sommation finale adressée aux bardes rivaux et, plus largement, comme une clôture polémique du cycle. Taliesin y renforce plusieurs idées déjà présentes tout au long du texte : la distinction entre vrai barde inspiré et barde « incompétent » de cour, l’incapacité des autres à comprendre le langage poétique véritable, et la supériorité d’un savoir qui dépasse les catégories ordinaires (nom, origine, langue, élément). L’allusion à Arianrod et aux « chaînes » renvoie à l’axe mythologique central, tandis que la condamnation des bardes adverses prend une forme quasi rituelle : exclusion symbolique, malédiction, et menace de disparition. Le passage se termine sur une structure typique de la parole bardique performative : la réciprocité divine (« celui qui m’écoute, Dieu l’écoute aussi »), qui transforme le chant en acte ayant valeur religieuse et cosmique.
Alors il chanta la pièce appelée « La Rancune des bardes ».
« Les ménestrels persistent dans leur mauvaise coutume, Les chants immoraux sont leur plaisir ; Ils récitent des louanges vaines et sans goût ; En tout temps ils profèrent le mensonge ; Ils se moquent des innocents ; Ils détruisent les femmes mariées, Et corrompent les vierges innocentes de Marie ; Puisqu’ils passent leur vie dans la vanité, Ils se moquent des pauvres innocents ; La nuit ils s’enivrent, le jour ils dorment ; Dans l’oisiveté, sans travail, ils se nourrissent ; L’Église, ils la haïssent, et la taverne ils fréquentent ; Ils s’associent aux voleurs et aux parjures ; Dans les cours, ils cherchent les festins ; Ils avancent chaque parole insensée ; Ils louent chaque péché mortel ; Ils suivent toute voie de dépravation ; Par tous les villages, villes et pays ils errent ; Ils ne pensent pas à l’étreinte de la mort ; Ils ne donnent ni logement ni charité ; Ils se gavent de nourriture jusqu’à l’excès. Psaumes et prières ils ne récitent pas ; Dîmes et offrandes à Dieu ils ne paient pas ; Aux jours saints et aux dimanches ils n’honorent pas le culte ; Veilles et fêtes ils ne respectent pas. Les oiseaux volent, les poissons nagent, Les abeilles amassent le miel, les vers rampent ; Toute chose travaille pour obtenir sa nourriture, Sauf les ménestrels et les paresseux voleurs inutiles. Je ne tourne pas en dérision le chant ni la musique, Car ils sont donnés par Dieu pour alléger l’esprit ; Mais je condamne celui qui en abuse, Pour blasphème contre Jésus et son service. »
Ce chant ne fait pas avancer le récit, il sert plutôt de déclaration de clôture idéologique. Après l’auto-mythologisation (Taliesin omniscient), la prophétie contre Maelgwn Gwynedd, et les énigmes cosmologiques, on a ici une mise en ordre morale du monde bardique. Le texte établit une frontière nette entre deux types de chant : le chant inspiré, légitime, associé à Taliesin, le chant dégradé des ménestrels, réduit à l’errance, à la corruption et à la consommation. Ce qui est intéressant, c’est que la conclusion ne nie pas la valeur de la poésie elle-même : elle la hiérarchise. Le chant reste une fonction divine ou naturelle, mais il doit être correctement orienté. Le cycle se termine donc sur une forme de normalisation morale : après l’excès mythologique et cosmique, retour à une théorie du chant comme outil de vérité et de service religieux.
Taliesin ayant délivré son maître de prison, protégé l’innocence de sa femme et réduit au silence les bardes, si bien qu’aucun d’eux n’osait plus dire un mot, fit maintenant venir devant eux la femme d’Elffyn et montra qu’il ne lui manquait aucun doigt. Elffyn en fut très heureux, et Taliesin en fut très heureux aussi. Alors il ordonna à Elffyn de parier avec le roi qu’il possédait un cheval à la fois meilleur et plus rapide que ceux du roi. Et Elffyn le fit ; le jour, l’heure et le lieu furent fixés, et l’endroit fut celui que l’on appelle encore aujourd’hui Morfa Rhiannedd(*). Le roi s’y rendit avec toute sa suite, et avec vingt-quatre des chevaux les plus rapides qu’il possédait. Après de longues préparations, le parcours fut tracé et les chevaux placés pour la course. Alors Taliesin arriva avec vingt-quatre brindilles de houx qu’il avait brûlées jusqu’à les noircir, et il fit placer au jeune homme qui devait monter le cheval de son maître ces brindilles dans sa ceinture. Il lui ordonna de laisser tous les chevaux du roi prendre de l’avance, puis, en dépassant chacun d’eux, de prendre une brindille et de frapper le cheval sur la croupe, puis de la laisser tomber ; et ainsi de faire de même pour chacun des chevaux qu’il dépasserait. Il lui enjoignit aussi de bien observer le moment où son propre cheval trébucherait, et de jeter son bonnet à cet endroit. Le jeune homme accomplit tout cela : il frappa chacun des chevaux du roi, et il jeta son bonnet à l’endroit où son propre cheval trébucha. C’est à cet endroit que Taliesin conduisit son maître après que son cheval eut remporté la course. Il fit alors creuser un trou par des ouvriers ; et lorsqu’ils eurent creusé suffisamment profond, ils trouvèrent un grand chaudron rempli d’or. Et Taliesin dit alors : « Elffyn, voici ton paiement et ta récompense pour m’avoir retiré du filet et m’avoir élevé depuis ce moment jusqu’à aujourd’hui. » Et à cet endroit se trouve un étang encore aujourd’hui appelé Pwllbair(*).
(*) Morfa Rhiannedd désigne un lieu aujourd’hui non identifié avec certitude : le toponyme est authentiquement gallois (morfa signifiant « marais littoral » ou « grève »), mais les historiens le considèrent généralement comme un site légendaire ou devenu introuvable. Il est associé aux traditions du pays de Galles occidental, probablement autour du Ceredigion et de la baie de Cardigan, dans l’univers légendaire de Gwyddno Garanhir et de Taliesin, sans qu’aucune localisation moderne fasse consensus. (*) Le toponyme Pwllbair désigne un lieu aujourd’hui non identifié avec certitude : le toponyme est également obscur et n’a pas d’identification géographique certaine aujourd’hui. En gallois, pwll signifie « mare », « bassin » ou « étang », ce qui suggère un lieu d’eau réel, mais les chercheurs n’ont pas pu le rattacher avec assurance à un site moderne précis ; il appartient probablement au paysage semi-légendaire associé aux récits de Taliesin et aux anciennes traditions du littoral du pays de Galles occidental.
Après tout cela, le roi fit amener Taliesin devant lui, et lui demanda de réciter sur la création de l’homme depuis le commencement ; et alors il composa le poème que l’on appelle aujourd’hui « L’un des quatre piliers du chant ».
« Le Tout-Puissant forma, Dans la vallée de Hébron, De ses mains créatrices, La belle forme d’Adam :
Et pendant cinq cents ans, Privé de toute aide, Il resta là, étendu, Sans âme.
Puis il forma encore, Dans le paradis tranquille, D’une côte du côté gauche, Ève palpitante de bonheur.
Pendant sept heures ils gardèrent le verger, jusqu’à ce que Satan apporte la discorde, par les ruses de l’enfer.
De là ils furent chassés, transis de froid et tremblants, pour gagner leur subsistance dans ce monde.
Pour engendrer avec douleur Leurs fils et leurs filles, Pour posséder La terre d’Asie.
Deux fois cinq, dix et huit, Elle porta d’elle-même Le fardeau mêlé De l’homme et de la femme.
Et une fois, sans secret, Elle enfanta Abel, Et Caïn le malheureux, Le meurtrier.
À lui et à sa compagne Fut donnée une bêche, Pour travailler le sol, Ainsi obtenir le pain.
Le blé pur et blanc, Labour d’été à semer, Pour nourrir chaque homme, Jusqu’au grand festin de yule(*).
Une main angélique Du Père très haut Apporta des graines pour croître, Afin qu’Ève pût semer ;
Mais elle cacha alors Le dixième du don, Et tout ne fut pas semé De ce qui avait été creusé.
Alors l’on trouva du seigle noir, Et non du blé pur, Pour montrer le méfait Du vol.
Pour cet acte de vol, Il est requis Que tous les hommes paient La dîme à Dieu.
Du vin rouge, Planté aux jours ensoleillés Et aux nuits de nouvelle lune ; Et du vin blanc.
Le blé riche en grain Et le vin rouge coulant Font le corps pur du Christ, Fils de l’Alpha.
L’hostie est chair, Le vin est sang répandu, Les paroles de la Trinité Les sanctifient.
Les livres cachés De la main d’Emmanuel Furent apportés par Raphaël Comme don d’Adam,
Quand, dans sa vieillesse, Jusqu’au menton immergé Dans les eaux du Jourdain, Gardant un jeûne,
Moïse obtint Dans les eaux du Jourdain L’aide des trois Bâtons les plus spéciaux.
Salomon obtint Dans la tour de Babel Toutes les sciences De la terre d’Asie.
Ainsi j’obtins, Dans mes livres bardiques, Toutes les sciences De l’Europe et de l’Afrique.
Leur cours, leur conduite, Leur voie permise, Et leur destin je connais, Jusqu’à la fin.
Ô ! quelle misère, Par l’extrême douleur, La prophétie montrera Pour la race de Troie !
Un serpent enroulé, Fier et impitoyable, Sur ses ailes dorées, Depuis la Germanie.
Il envahira L’Angleterre et l’Écosse, Depuis le rivage de Lychlyn Jusqu’au Severn.
Alors les Bretons Seront comme prisonniers, Sous la domination des étrangers, Depuis la Saxe.
Ils loueront leur Seigneur, Ils garderont leur langue, Ils perdront leur terre, Sauf la sauvage Walia color=red>(*).
Jusqu’à ce qu’un changement survienne, Après une longue pénitence, Quand les deux crimes, également nombreux, Seront simultanément présents.
Alors les Bretons auront Leur terre et leur couronne, Et la horde étrangère Disparaîtra.
Toutes les paroles de l’ange, Concernant la paix et la guerre, S’accompliront Pour la race de Bretagne. »
(*) Yule désigne la grande fête hivernale germanique et nordique du solstice d’hiver, célébrée autour de la fin décembre ; dans les textes médiévaux anglais, le mot sert souvent simplement à dire « Noël » ou la période des fêtes d’hiver. Ici, the great yule feast peut donc se traduire par « la grande fête de Noël » ou « la grande fête du solstice d’hiver ». (*) Walia est la forme latinisée médiévale désignant le Pays de Galles (Wales en anglais, Cymru en gallois). On la rencontre dans des textes latins et poétiques du Moyen Âge pour parler des terres galloises, souvent avec une nuance de distance ou d’exotisme par rapport au monde anglo-normand ou impérial. Le terme ne renvoie pas à un État, mais à une région perçue comme périphérique, montagneuse et culturellement distincte, parfois qualifiée de « sauvage » dans les sources médiévales selon le point de vue de l’auteur.
On arrive ici à un passage profondément prophétique et eschatologique : Taliesin passe de l’action et de l’aventure à la prévision du destin des peuples, combinant mythologie biblique, histoire et tradition galloise. Le texte commence par la création d’Adam et Ève, avec les motifs classiques de la chute et de la malédiction, puis s’étend sur la transmission du savoir (Moïse, Salomon, Taliesin lui-même). Il introduit une dimension morale et cosmique : le blé, le vin et la dîme symbolisent à la fois la justice divine et la régulation sociale. Ensuite, Taliesin prophétise l’avenir de la Bretagne insulaire et des Bretons face aux envahisseurs : le texte décrit des invasions, captivité et oppression, mais prévoit aussi la restauration et la libération après la pénitence. L’ensemble du passage montre le rôle du barde comme gardien de la mémoire, du savoir et du destin du peuple, alliant récit historique, mythologie et morale divine. C’est un parfait exemple de la façon dont la littérature bardique galloise fusionne poésie, histoire, théologie et prophétie en un seul discours épique et symbolique.
Il raconta ensuite au roi diverses prophéties concernant les choses qui devaient advenir dans le monde, sous forme de chants, comme suit...
Traduction française par nos soins d'après la version anglaise de C. Guest (1877).
Le texte se termine par « comme suit… ». En réalité, ce qui suit est un ensemble de seize poèmes attribués à Taliesin, mais ceux-ci ne font pas partie du récit du Hanes Taliesin à proprement parler. Ils sont rattachés à la tradition bardique plus large et servent surtout à illustrer la renommée de Taliesin comme poète et prophète.
Sources: • M. Dillon, N. K. Chadwick, Ch.-J. Guyonvarc'h, F. Le Roux, (2001) - Les royaumes celtiques, Armeline, Crozon, 510p.
• C. Guest, (1877) - The Mabinogion: from the Llyfr Coch o Hergest and other ancient Welsh manuscripts, 3 volumes., Londres, Bernard Quaritch.
• Ph. Jouët, (2012) - Dictionnaire de la Mythologie et de la Religion Celtiques, Yoran embanner, Fouesnant, 1039p.
• P. Lajoye, (2012) - "Celto-slavica. Essais de mythologie comparée", Études celtiques, 38, pp. 197-227.
• P.-Y. Lambert, (1993) - Les Quatres Branches du Mabinogi, Gallimard, 432p.
• J. Markale, (1992) - Le cycle du Graal - La naissance du roi Arthur, Pygmalion.
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique