Le Cath Maige Tuired (La seconde bataille de Mag Tuired) raconte la lutte des Túatha Dé Danann contre les Fomoire, après la destitution de Bres. Lugh devient la figure centrale de la résistance : il rassemble les compétences et les pouvoirs des Túatha Dé pour préparer la bataille. Le récit culmine avec la Seconde bataille de Mag Tuired, où les Túatha Dé vainquent les Fomoire, notamment grâce à Lugh qui tue Balor. Le récit mêle guerre, magie, rivalités de souveraineté, généalogies et exploits héroïques. Nuada, Bres, Lugh, le Dagda, la Morrígan et Balor en sont les principales figures. Au-delà des batailles, le texte raconte surtout le passage d’un ordre ancien à un nouvel ordre, avec les Túatha Dé Danann comme puissance dominante de l’Irlande. Il explique aussi l’origine de nombreux objets, lieux, coutumes et traditions et se termine par les prophéties de la Morrígan sur l’avenir du monde.
Manuscrits
le principal témoin est le Harley 5280, celui utilisé par Stokes. Il existe aussi un autre témoin, H.2.17 du Trinity College Dublin, mais il est plus fragmentaire. Des épisodes du récit apparaissent par ailleurs dans d’autres compilations irlandaises, notamment le Lebor Gabála Érenn.
Une homonymie trompeuse
La Seconde Bataille de Mag Tuired se déroule dans le Connacht septentrional, sur la plaine de Mag Tuired, près du Lough Arrow, dans le comté de Sligo. Ce lieu est donc distinct de celui de la première bataille, située près de Cong, dans le sud du Connacht. Le texte lui-même conserve une topographie assez précise : les Fomoire débarquent sur la côte de Sligo puis avancent vers la plaine, où les deux armées se font face. Le nom Mag Tuired désigne ainsi deux lieux différents, ce qui explique une partie de la confusion dans la tradition.
Résumé
Les Túatha Dé arrivent d’îles mythiques du Nord avec quatre talismans : la Pierre de Fál, la lance de Lugh, l’épée de Nuada et le chaudron du Dagda&||. Ils vainquent les Fir Bolg, mais Nuada perd une main et doit céder la royauté à Bres, dont la naissance révèle déjà son ascendance fomorienne. Bres se révèle bientôt un mauvais roi, soumis aux Fomoire et hostile aux Túatha Dé. Il est finalement destitué et cherche l’appui des Fomoire pour reconquérir l’Irlande. Pendant ce temps, Nuada retrouve sa main, et Lugh, le « Samildánach » (polytechnicien), arrive à Tara : maîtrisant tous les arts, il devient le principal espoir des Túatha Dé. Ceux-ci préparent pendant plusieurs années la guerre contre les Fomoire, en mobilisant leurs pouvoirs magiques, artisanaux et médicaux. Vient alors la Seconde Bataille de Mag Tuired : les Túatha Dé, grâce notamment à Lugh, au Dagda, à la Morrígan et aux artisans divins, finissent par vaincre les Fomoire. Lugh abat Balor avec son propre œil destructeur. Bres est épargné après avoir livré des connaissances agricoles. Enfin, les Túatha Dé récupèrent leurs biens — notamment la harpe magique du Dagda&|| et le bétail — et la Morrígan proclame la victoire avant de prophétiser les catastrophes à venir et la fin du monde.
Cath Maige Tuired
La traduction que nous proposons ici est celle publiée par Whitley Stokes, "The Second Battle of Moyturra", dans Revue Celtique XII, 1891, d’après le manuscrit Harleian 5280. Nous la faisons suivre d’un résumé de la version de Ch.-J. Guyonvarc’h, publiée dans Textes Mythologiques Irlandais, éd. Ogam-Celticum, Rennes, 1980, pp. 47-59 (Guyonvarc'h, 1980, pp.47-59).
Cath Maige Tuired (W. Stokes)
1 — Les Túatha Dé Danann se trouvaient dans les îles septentrionales du monde, où ils apprenaient les sciences occultes, la magie, le druidisme, la sorcellerie et les arts secrets, jusqu’à surpasser les sages de ces disciplines chez les païens.
2 — Il y avait quatre villes où ils étudiaient les sciences, les savoirs et les arts diaboliques, à savoir Falias, Gorias, Murias et Findias.
3 — De Falias fut apportée la pierre de Fál, qui se trouvait à Tara. Elle avait coutume de rugir sous chaque roi qui prenait possession du royaume d’Irlande.
4 — De Gorias fut apportée la lance que possédait Lug. Jamais aucune bataille ne fut remportée contre elle, ni contre celui qui la tenait à la main.
5 — De Findias fut apportée l’epée de Nuada. Lorsqu’elle était tirée de son fourreau meurtrier, nul ne pouvait lui échapper, et elle était irrésistible.
6 — De Murias fut apporté le chaudron du Dagda&||. Nulle troupe ne s’en éloigna jamais sans être rassasiée.
7 — Il y avait quatre magiciens dans ces quatre villes. Mórfessa était à Falias ; Esras était à Gorias ; Uscias était à Findias ; Sémias était à Murias. Ce sont les quatre poètes auprès desquels les Túatha Dé apprirent les savoirs et les sciences.
8 — Les Túatha Dé conclurent alors une alliance avec les Fomoire, et Balor uí Nét, donna sa fille Ethne à Cian mac Dian Cecht ; elle mit au monde l’enfant doué, à savoir Lugh.
9 — Les Túatha Dé arrivèrent en Irlande avec une grande flotte, afin de s’en emparer de force aux dépens des Fir Bolg. Dès qu’ils eurent atteint la région de Corcu-Belgatan, c’est-à-dire l’actuelle Connemara, ils brûlèrent leurs navires, afin de ne pas être tentés de s’en servir pour battre en retraite ; la fumée et la brume qui s’élevèrent des vaisseaux emplirent les terres et l’air environnants. On en vint ainsi à penser qu’ils étaient arrivés dans des nuées de brouillard.
10 — La première bataille de Mag Tuired fut livrée entre eux et les Fir Bolg ; les Fir Bolg furent mis en déroute et cent mille d’entre eux furent tués, parmi lesquels leur roi Eochu mac Eirc.
11 — Dans cette bataille, en outre, Nuada eut la main tranchée — ce fut Sreng mac Seingand, qui la lui trancha — ; alors Dian Cecht, le médecin, lui fabriqua une main d’argent, avec le mouvement de toute main ; et Credne, le bronzier, assistait le médecin.
12 — Les Túatha Dé Danann perdirent alors beaucoup d’hommes dans la bataille, parmi lesquels Edleo mac Elloth, ainsi qu’Ernmas, Fiachra et Tuirill Bicrenn.
13 — Quant à ceux des Fir Bolg qui avaient échappé à la bataille, ils s’enfuirent chez les Fomoire et s’établirent à Arran, à Islay, dans l’île de Man et à Rathlin.
14 — Une contestation au sujet de la souveraineté sur les hommes d’Irlande s’éleva entre les Túatha Dé et leurs femmes, car Nuada, après avoir eu la main tranchée, n’était plus apte à être roi. Ils estimèrent qu’il serait plus convenable de confier le royaume à Bres mac Elathan, leur propre fils adoptif, et que lui donner le royaume permettrait de consolider l’alliance avec les Fomoire. Car son père, Elatha mac Delbaith, était roi des Fomoire.
15 — Or la conception de Bres eut lieu de la manière suivante :
16 — Ériu ingen Delbaith, une femme des Túatha Dé, regardait un jour la mer et la terre depuis la demeure de Maeth Sceni. Elle vit la mer parfaitement calme, comme si elle était une planche parfaitement plane. Et tandis qu’elle se trouvait là, elle aperçut quelque chose. Un navire d’argent apparut sur la mer. Elle le jugea de grande taille, bien qu’elle n’en distinguât pas la forme. Le courant des vagues le porta jusqu’à la terre. Alors elle vit qu’il y avait à son bord un homme d’une très grande beauté. Ses cheveux, d’un blond doré, lui tombaient jusqu’aux deux épaules. Il portait un manteau orné de bandes de fil d’or. Sa tunique avait des bordures de fil d’or. Sur sa poitrine se trouvait une broche d’or, où brillait une pierre précieuse. Il portait deux lances d’argent blanc, dont les deux hampes lisses étaient rivetées de bronze. Cinq anneaux d’or entouraient son cou. Il avait une épée à poignée d’or, ornée d’incrustations d’argent et de clous d’or.
17 — L’homme lui dit : « Est-ce maintenant le moment où il nous sera facile de nous unir ? » « Je n’ai assurément pas pris rendez-vous avec toi », répondit la femme. « Viens donc au rendez-vous », dit-il.
18 — Alors ils s’étendirent ensemble. Mais la femme se mit à pleurer lorsque l’homme voulut se relever. « Pourquoi pleures-tu ? » lui dit-il. « J’ai deux raisons de me lamenter », répondit la femme. « D’abord, la séparation d’avec toi, puisque pourtant nous nous sommes rencontrés. Ensuite, les beaux jeunes hommes des Túatha Dé Danann me courtisent en vain, tandis que mon désir va vers toi, puisque tu m’as possédée. »
19 — « Ton inquiétude au sujet de ces deux choses va disparaître », lui dit-il. Il retire de son doigt médian un anneau d’or, le met dans la main de la femme et lui dit qu’elle ne devra s’en séparer, ni en le vendant ni en le donnant, sinon à quelqu’un au doigt duquel il conviendra.
20 — « J’ai encore une peine », dit la femme. « Je ne sais pas qui est venu à moi. »
21 — « Tu ne l’ignoreras pas », dit-il. « C’est Elatha mac Delbaith, roi des Fomoire, qui est venu à toi. Et de notre rencontre tu porteras un garçon ; aucun nom ne lui sera donné si ce n’est Eochu Bres, c’est-à-dire Eochu le Beau. Car toute belle chose que l’on verra en Irlande, qu’il s’agisse d’une plaine, d’une forteresse, d’une bière, d’une torche, d’une femme, d’un homme ou d’un cheval, sera comparée à ce garçon, si bien que l’on dira alors de cette chose : “C’est un Bres.” »
22 — Après cela, l’homme retourna par le chemin par lequel il était venu, et la femme regagna sa demeure ; et la fameuse conception lui fut donnée.
23 — Elle mit ensuite au monde le garçon, et il fut nommé, comme Elatha l’avait dit, Eochu Bres. Une semaine après que les couches de la femme furent achevées, le garçon avait déjà la croissance d’un enfant de quinze jours ; et cette croissance se poursuivit jusqu’à la fin de sa première année de sept ans, lorsqu’il atteignit la taille d’un enfant de quatorze ans.
24 — À la suite de la contestation qui avait éclaté parmi les Túatha Dé, la souveraineté de l’Irlande fut confiée à ce garçon. Et il donna sept otages aux champions de l’Irlande, c’est-à-dire à ses chefs, afin de restituer la souveraineté si ses propres [méfaits] venaient à en fournir le motif. Sa mère lui attribua ensuite des terres, et sur ces terres il fit construire une forteresse, appelée Dún Brese ; et ce fut le Dagda qui construisit cette forteresse.
25 — Lorsque Bres eut pris possession de la royauté, les Fomoire — à savoir Indech mac Dé Domnand, Elatha mac Delbaith, et Tethra, trois rois des Fomoire — imposèrent leur tribut à l’Irlande, de sorte qu’il n’y avait pas une fumée qui s’élevât d’un toit en Irlande qui ne fût soumise à leur tribut. Les champions furent également réduits à son service : Ogma devait porter une charge de bois de chauffage, tandis que le Dagda était employé comme bâtisseur de forteresses ; c’est ainsi que lui, le Dagda, creusa les fossés de Rath Brese.
26 — Le Dagda se fatigua donc à ce travail. Il avait l’habitude de rencontrer dans la maison un homme oisif et aveugle nommé Cridenbél, dont la bouche se trouvait hors de sa poitrine. Cridenbél trouvait que sa propre ration était petite et celle du Dagda importante. Il lui dit donc : « Ô Dagda ! Par ton honneur, donne-moi les trois meilleurs morceaux de ta ration ! » Le Dagda avait ainsi coutume de les lui donner chaque soir. Les morceaux du satiriste étaient toutefois de grande taille, chacun ayant la grosseur d’un bon porc : tel était le morceau. Or ces trois morceaux constituaient le tiers de la ration du Dagda. La santé du Dagda en pâtissait.
27 — Un jour donc, tandis que le Dagda se trouvait dans le fossé, il vit le Mac Óc venir à lui. « Cela va bien, ô Dagda », dit le Mac Óc. « En effet », répondit le Dagda. « Qu’est-ce qui te fait paraître si mal en point ? » demanda le Mac Óc. « J’ai une raison pour cela », répondit le Dagda. « Chaque soir, Cridenbél le satiriste réclame les trois meilleurs morceaux de ma part. »
28 — « J’ai un conseil à te donner », dit le Mac Óc. Il mit la main dans sa bourse, en sortit trois pièces d’or et les lui donna.
29 — « Mets, » dit le Mac Óc, « ces trois pièces dans les trois morceaux que tu donnes à Cridenbél à la fin de la journée. Ces morceaux seront alors les plus beaux de ton plat ; et l’or se retournera dans son ventre, de sorte qu’il en mourra, et le jugement de Bres à ce sujet sera erroné. Les hommes diront au roi : “Le Dagda a tué Cridenbél au moyen d’une herbe mortelle qu’il lui a donnée.” Alors le roi ordonnera qu’on te tue. Mais tu lui diras : “Ce que tu profères, ô roi des guerriers des Féne, n’est pas une vérité digne d’un prince. Car Cridenbél me surveillait lorsque j’étais à mon travail, et il avait coutume de me dire : ‘Donne-moi, ô Dagda, les trois meilleurs morceaux de ta ration. Ma maison est mal tenue ce soir.’J’aurais donc péri de ce fait si les trois pièces que j’ai trouvées aujourd’hui ne m’avaient aidé. Je les ai mises dans ma ration. Puis je l’ai donnée à Cridenbél, car l’or est la meilleure chose qui se trouvait devant moi. Ainsi donc, l’or se trouve à l’intérieur de Cridenbél, et c’est de cela qu’il est mort.” » « C’est clair », dit le roi. « Que l’on ouvre le ventre du satiriste, afin de vérifier si l’or s’y trouve. S’il ne s’y trouve pas, tu mourras. Mais s’il s’y trouve, tu auras la vie sauve. »
30 — Ensuite, ils ouvrirent le ventre du satiriste et l'on trouva les trois couronnes d'or dans son estomac ; c'est ainsi que le Dagda fut sauvé.
31 — Le lendemain matin, le Dagda retourna à son travail, et le Mac Óc vint à lui et lui dit : « Tu vas bientôt achever ton travail, et tu ne demanderas pas de récompense avant que le bétail d’Irlande ne soit amené devant toi ; parmi ces bêtes, choisis une génisse à crinière noire, noire [lacune].
32 — Après cela, le Dagda acheva son travail, et Bres lui demanda ce qu’il prendrait comme récompense de son labeur. Le Dagda répondit : « Je t’ordonne, » dit-il, « de rassembler le bétail d’Irlande en un seul endroit. » Le roi fit ce que le Dagda avait dit, et le Dagda choisit parmi eux la génisse que le Mac Óc lui avait dit de choisir. Cela parut une faiblesse à Bres : il pensait que le Dagda aurait choisi quelque chose de plus considérable.
33 — Or Nuada était dans sa maladie, et Dian Cecht lui plaça une main d’argent, avec en elle le mouvement de toute main. Cela parut mauvais à son fils Miach. Il se rendit auprès de la main que Dian Cecht avait placée, et il dit : « Jointure sur jointure, tendon sur tendon », et il guérit Nuada en trois fois trois jours et nuits. Pendant les soixante-douze premières heures, il la plaça contre son côté, et elle se couvrit de peau. Pendant les soixante-douze heures suivantes, il la plaça contre sa poitrine. Pendant les soixante-douze dernières heures, il [lacune] des éléments blancs de joncs noirs, après les avoir noircis au feu.
34 — Ce remède parut néfaste à Dian Cecht. Il abattit son épée sur le sommet du crâne de son fils, entaillant la peau jusqu’à la chair. Le jeune homme guérit la blessure grâce à son savoir-faire. Dian Cecht le frappa de nouveau, incisant la chair jusqu’à l’os. Le jeune homme guérit cette blessure par le même procédé. Il lui porta un troisième coup qui atteignit la membrane du cerveau ; le jeune homme guérit cela également de la même manière. Puis il asséna un quatrième coup et trancha le cerveau, provoquant la mort de Miach ; Dian Cecht déclara alors que le médecin lui-même ne pourrait le guérir d’une telle blessure.
35 — Après cela, Miach fut enterré par Dian Cecht, et trois cent soixante-cinq herbes, selon le nombre de ses jointures et de ses tendons, poussèrent à travers sa tombe. Alors Airmed ouvrit son manteau et disposa ces herbes selon leurs propriétés. Mais Dian Cecht vint à elle et brouilla les herbes, de sorte que personne ne connaît leurs vertus médicinales propres, à moins que le Saint-Esprit ne les lui enseigne par la suite. Et Dian Cecht dit : « Si Miach n’est plus, Airmed demeurera. »
36 — Ainsi Bres exerça la souveraineté qui lui avait été conférée. Mais les chefs des Túatha Dé murmuraient vivement contre lui, car leurs couteaux n’étaient pas graissés par ses soins et, si souvent qu’ils lui rendissent visite, leur haleine ne sentait pas la bière. De plus, ils ne voyaient auprès de lui ni leurs poètes, ni leurs bardes, ni leurs satiristes, ni leurs harpistes, ni leurs joueurs de cornemuse, ni leurs joueurs de cor, ni leurs jongleurs, ni leurs bouffons pour les divertir à la cour. Ils n’assistaient pas aux concours de leurs athlètes. Ils ne voyaient pas non plus leurs champions faire montre de leur vaillance à la cour du roi, à l’exception d’un seul homme, Ogma mac Ethlenn.
37 — Voici quel était le service auquel celui-ci était astreint : apporter du combustible à la forteresse. Chaque jour, il avait coutume de porter une charge depuis les îles de la baie de Clew. Et comme il était affaibli par le manque de nourriture, la mer lui emportait les deux tiers de sa charge. Il ne pouvait donc en porter qu’un tiers, et pourtant il devait approvisionner chaque jour toute la troupe.
38 — Ni les services ni les compensations dues par les tribus ne se poursuivirent, et les richesses de la tribu n’étaient plus remises par l’action de la tribu tout entière.
39 — Un jour, le poète vint en hôte chez Bres : c’était Cairbre mac Étáine, poète des Túatha Dé. Il entra dans une cabane étroite, noire et sombre, où il n’y avait ni feu, ni mobilier, ni lit. On lui apporta sur un petit plat trois petites galettes, toutes sèches. Le lendemain, il se leva sans être reconnaissant. Comme il traversait la cour, il dit :
Sans nourriture, bientôt sur un plat ; sans le lait d’une vache qui fait croître un veau ; sans la demeure d’un homme sous l’obscurité de la nuit ; sans payer une troupe de conteurs : telle soit la condition de Bres.
« Ainsi, Il n’y a donc plus d’avantage en Bres », dit-il. Or cela était vrai : à partir de cette heure, il ne connut plus que le dépérissement. Ce fut la première satire composée en Irlande.
40 — Après cela, les Túatha Dé se réunirent pour aller parler à leur fils adoptif, Bres mac Elathan, et lui réclamèrent leurs garanties. Il leur rendit la royauté, mais, dès lors, ils ne le considérèrent plus comme dûment qualifié pour régner. Il demanda qu’on lui permît de rester jusqu’à la fin de sept années. « Tu l’auras », dit toute l’assemblée réunie, « mais tu viendras avec la même garantie, de sorte que tous les biens qui t’ont été assignés — maisons et terres, or et argent, bétail et vivres — soient couverts par les mêmes garanties. » « Vous l’aurez », dit Bres, « comme vous le dites. »
41 — C’est pour cela qu’il leur fut demandé ce délai : afin qu’il puisse rassembler les guerriers des tertres — c’est-à-dire les Fomoire — pour s’emparer des Túatha par la force, à condition qu’il en sorte vainqueur. Son expulsion du royaume lui était pénible.
42 — Alors il alla trouver sa mère et lui demanda de quelle race il était issu. « Je le sais avec certitude », dit-elle ; et elle se rendit sur la colline d’où elle avait vu le vaisseau d’argent sur la mer. Puis elle alla jusqu’au rivage, et sa mère lui donna l’anneau qui avait été laissé auprès d’elle pour lui. Il le passa à son doigt du milieu, et l’anneau lui allait. Elle ne l’avait donné à personne, ni vendu ni offert, pour quelque raison que ce fût. Jusqu’à ce jour, Il n'y en avait aucun à qui cela convenait.
43 — Ils poursuivirent alors leur chemin jusqu’à atteindre le pays des Fomoire. Ils arrivèrent dans une vaste plaine où se trouvaient de nombreuses assemblées. Ils se dirigèrent vers la plus belle de ces assemblées. On leur demanda qui ils étaient. Ils répondirent qu’ils étaient des hommes d’Irlande. On leur demanda alors s’ils avaient des chiens ; car, à cette époque, lorsqu’un groupe d’hommes se rendait auprès d’une autre assemblée, il était d’usage de les provoquer à une épreuve amicale. « Nous avons des chiens », dit Bres. Alors les chiens disputèrent une course, et les chiens des Túatha Dé furent plus rapides que ceux des Fomoire. On leur demanda ensuite s’ils avaient des chevaux pour une course de chevaux. Ils répondirent : « Nous en avons. » Et leurs chevaux furent plus rapides que ceux des Fomoire.
44 — On leur demanda alors s’ils avaient quelqu’un qui fût habile au maniement de l’épée. Il ne s’en trouva aucun, si ce n’est Bres lui-même. Lorsqu’il posa la main sur l’épée, son père reconnut l’anneau qu’il portait au doigt et demanda qui était ce guerrier. Sa mère répondit pour lui et apprit au roi que Bres était son fils. Puis elle lui raconta toute l’histoire, exactement comme nous l’avons rapportée.
45 — Son père s’affligea à son sujet. Son père dit : « Quel besoin t’a fait quitter le pays où tu régnais ? » Bres répondit : « Rien ne m’y a amené, sinon ma propre injustice et mon arrogance. Je les ai dépouillés de leurs joyaux et de leurs trésors, ainsi que de leur propre nourriture. Jusqu’à aujourd’hui, ni tribut ni compensation ne leur avaient été prélevés.
46 — « C’est mal », dit le père. « Mieux valait leur prospérité que leur royauté. Mieux valaient leurs prières que leurs malédictions. Pourquoi es-tu venu ici ? », dit son père.
47 — « Je suis venu vous demander des champions », dit-il. « Je veux m’emparer de ce pays par la force. »
48 — « Tu ne devrais pas l’obtenir par l’injustice si tu ne peux l’obtenir par la justice », dit son père.
49 — « Dis-moi donc quel conseil tu me donnes », dit Bres.
50 — Après cela, il l’envoya auprès des champions : Balor uí Néit, roi des Îles, et Indech mac Dé Domnand, roi des Fomoire. Ceux-ci rassemblèrent toutes les forces, depuis le Lochlann jusqu’à l’ouest, en direction de l’Irlande, afin d’imposer par la force leur tribut et leur domination aux Túatha Dé ; si bien qu’ils formèrent un pont de navires depuis les îles des Étrangers jusqu’à l’Érin.
51 — Jamais une armée plus horrible et plus effrayante que celle des Fomoire ne vint en Irlande. L’homme du Lochlann venu de Scythie et l’homme des Îles occidentales rivalisèrent au cours de cette expédition.
52 — Quant aux Túatha Dé, voici ce qui les concerne ici.
53 — Après Bres, Nuada régna de nouveau sur les Túatha Dé. À cette époque, il donna pour les Túatha Dé une grande fête à Tara. Or il y avait alors un certain guerrier qui se dirigeait vers Tara, nommé Samildánach. Deux portiers se trouvaient alors à Tara, Gamal mac Figail et Camall mac Riagail. Tandis que l’un d’eux était là, il vit une troupe étrange s’avancer vers lui. À la tête de cette troupe se trouvait un jeune guerrier beau et bien fait, paré comme un roi.
54 — Ils demandèrent au portier d’annoncer leur arrivée à Tara. Le portier demanda : « Qui est là ? »
55 — « Ici se trouve Lugh Lonnannsclech mac Céin meic Dian Cecht et d’Éthne ingen Baloir. Il est le fils adoptif de Tallan ingen Mag Mór, roi d’Espagne, et d’Eochu Garb mac Duach. »
56 — Le portier demanda à Samildánach : « Quel art pratiques-tu ? » dit-il ; « car nul homme dépourvu d’un art n’entre à Tara. »
57 — « Demande-moi », dit-il ; « je suis charpentier. » Le portier lui répondit : « Nous n’avons pas besoin de toi. Nous avons déjà un charpentier, Luchta mac Luachada. »
58 — Il dit : « Demande-moi, ô portier ! Je suis forgeron. » Le portier lui répondit : « Nous avons déjà un forgeron, Colum Cualléinech, aux trois procédés nouveaux. »
59 — Il dit : « Demande-moi : je suis champion. » Le portier répondit : « Nous n’avons pas besoin de toi. Nous avons déjà un champion, Ogma mac Ethlenn. »
60 — Il dit encore : « Demande-moi, dit-il, je suis harpiste. » « Nous n’avons pas besoin de toi. Nous avons déjà un harpiste, Abhcán mac Bicfelmais, que les Hommes des trois dieux ont choisi dans les tertres des Fées. »
61 — Il dit : « Demande-moi : je suis héros. » Le portier lui répondit : « Nous n’avons pas besoin de toi. Nous avons déjà un héros, Bresal Echarlam mac Echach Báethláim. »
62 — Alors il dit : « Demande-moi, ô portier ! Je suis poète et historien. » « Nous n’avons pas besoin de toi. Nous avons déjà un poète et historien, Én mac Ethamain. »
63 — Il dit : « Demande-moi, dit-il, je suis sorcier. » « Nous n’avons pas besoin de toi. Nous avons déjà des sorciers. Nos enchanteurs et nos gens de pouvoir sont nombreux. »
64 — « Demande-moi : je suis médecin. » « Nous n’avons pas besoin de toi. Nous avons Dian Cecht pour médecin. »
65 — « Demande-moi », dit-il, « je suis échanson. » « Nous n’avons pas besoin de toi. Nous avons déjà des échansons : Delt, Drúcht et Daithe, Taé et Talom et Trog, Gléi et Glan et Glési. »
66 — Il dit : « Demande-moi. Je suis un bon dinandier. » « Nous n’avons pas besoin de toi. Nous avons déjà un dinandier, Credne Cerd. »
67 — Il dit encore : « Demande au roi, dit-il, s’il a un seul homme qui possède tous ces arts ; et s’il en a un, je n’entrerai pas à Tara. »
68 — Alors le portier entra dans le palais et rapporta tout au roi. « Un guerrier est arrivé devant la cour », dit-il. « Son nom est Samildánach, et il possède à lui seul tous les arts que pratique ta maison, de sorte qu’il est l’homme de chacun de ces arts et de tous. »
69 — Alors le roi dit que l’on apportât à Samildánach les échiquiers de Tara, et il gagna toutes les mises, si bien qu’il fit alors le Cró de Lugh. Mais si les échecs furent inventés à l’époque de la guerre de Troie, ils n’étaient pas encore parvenus en Irlande à cette époque, car la bataille de Mag Tuired et la destruction de Troie eurent lieu en même temps.
70 — Cela fut alors rapporté à Nuada. « Faites-le entrer dans la cour », dit Nuada, « car jamais encore un homme tel que lui n’est entré dans cette forteresse. »
71 — Alors le portier laissa passer &||Lugh, qui entra dans la forteresse et s’assit au siège du sage, car il était sage dans tous les arts.
72 — Alors Ogma lança à travers la salle la grande pierre plate qu’il fallait la force de quatre-vingts attelages de bœufs pour déplacer, si bien qu’elle se retrouva à l’extérieur de Tara. C’était un défi lancé à Lugh. Mais Lugh la rejeta, si bien qu’elle retomba au milieu du palais ; puis il remit à sa place la partie de la paroi qu’elle avait emportée et la rendit entière.
73 — « Qu’on nous joue de la harpe », dirent les guerriers. Alors le jeune guerrier joua aux guerriers et au roi, la première nuit, un air de sommeil. Il les plongea dans le sommeil à partir de cette heure et jusqu’à la même heure le lendemain. Il joua un air de lamentation, si bien qu’ils pleurèrent et se lamentèrent. Il joua un air de joie, si bien qu’ils furent dans la gaieté et l’allégresse.
74 — Or Nuada, lorsqu’il vit les nombreux pouvoirs du guerrier, se demanda si Samildánach pourrait les délivrer de la servitude qu’ils subissaient de la part des Fomoire. Ils tinrent donc conseil au sujet du guerrier. Voici la décision à laquelle Nuada parvint : échanger son siège avec le guerrier. Ainsi Samildánach prit le siège du roi, et le roi se leva devant lui pendant treize jours.
75 — Puis, le lendemain, il rencontra les deux frères, Dagda et Ogma, sur Grellach Dollaid. Leurs frères Goibniu et Dian Cecht furent convoqués auprès d’eux.
76 — Ils demeurèrent une année entière dans cet entretien secret, raison pour laquelle Grellach Dollaid est appelé Amrún des Hommes de la Déesse.
77 — Après cela, les druides d’Irlande furent convoqués auprès d’eux, ainsi que leurs médecins, leurs conducteurs de chars, leurs forgerons, leurs agriculteurs et leurs brehons. Ils s’entretinrent avec eux en secret.
78 — Alors Nuada demanda au sorcier nommé Mathgen quel pouvoir il pourrait exercer. Celui-ci répondit que, par son artifice, il jetterait les montagnes d’Irlande sur les Fomoire et en ferait rouler les sommets contre le sol. Il leur déclara que les douze principales montagnes du pays d’Érin soutiendraient les Túatha Dé Danann et combattraient pour eux, à savoir Slieve League, Denna Ulad et les montagnes de Mourne, Bri Ruri, Slieve Bloom, Sliab Snechtai, Slemish, Blai-sliab, Nemthenn, Sliab Maccu Belgodon, Segais et Cruachan Aigle.
79 — Puis il demanda à l’échanson quel pouvoir il pourrait exercer. Celui-ci répondit qu’il ferait venir devant les Fomoire les douze principaux lacs d’Irlande, et qu’ils n’y trouveraient pas d’eau, quelle que fût la soif qui les saisirait. Voici ces lacs : Derg-loch, Loch Luimnigh, Lough Corrib, Lough Ree, Lough Mask, Strangford Lough, Loch Laeig, Lough Neagh, Lough Foyle, Lough Gara, Lough Reagh, Márloch. Ils se tourneraient alors vers les douze principaux fleuves d’Irlande, à savoir Bush, Boyne, Baa, Nem, Lee, Shannon, Moy, Sligo, Erne, Finn, Liffey et Suir ; et tous seraient cachés aux Fomoire, si bien qu’ils n’y trouveraient pas une goutte d’eau. De la boisson serait fournie aux hommes d’Irlande, quand bien même ils demeureraient au combat jusqu’au terme des sept années.
80 — Alors Figol mac Mámois, leur druide, dit : « Je ferai tomber trois pluies de feu sur les visages de l’armée des Fomoire, et je leur ôterai les deux tiers de leur vaillance, de leur bravoure et de leur force, et je retiendrai leur urine dans leurs propres corps et dans les corps de leurs chevaux. Chaque souffle qu’exhaleront les hommes d’Irlande leur apportera un accroissement de vaillance, de bravoure et de force. Quand bien même ils demeureraient au combat jusqu’au terme des sept années, ils ne se lasseront en aucune manière. »
81 — Le Dagda dit : « Le pouvoir dont vous vous vantez, je l’exercerai tout entier à moi seul. » « C’est toi, le Dagda ! » dirent-ils tous ; c’est de là que le nom « Dagda » lui resta désormais.
82 — Ils se séparèrent alors du conseil, convenant de se réunir de nouveau ce jour-là dans trois ans.
83 — Lorsque les préparatifs du combat eurent ainsi été réglés, Lugh, le Dagda et Ogma allèrent auprès des trois Dieux de Danu, qui donnèrent à Lugh un entraînement au combat ; et pendant sept ans ils se préparèrent à celui-ci et fabriquèrent leurs armes.
84 — Le Dagda avait une maison à Glenn Etin, dans le Nord. Or le Dagda devait, ce jour-là, rencontrer une femme à Glenn Etin, à la même époque de l’année que la fête de Samain de la bataille. La rivière Unius de Connacht gronde au sud de cet endroit. Il vit la femme dans l’Unius, à Corann, qui se lavait, avec l’un de ses deux pieds à Allod Echae, c’est-à-dire Echumech, au sud de l’eau, et l’autre à Loscuinn, au nord de l’eau. Neuf tresses dénouées pendaient de sa tête. Le Dagda s’entretint avec elle, et ils s’unirent. « Le Lit du Couple » fut désormais le nom du lieu. La femme dont il est ici question est la Morrígan Lamia.
85 — Elle dit alors au Dagda que les Fomoire débarqueraient à Magh Scetne, et qu’il devait convoquer les hommes d’art d’Érin pour la rejoindre au gué de l’Unius. Elle-même irait à Scetne pour détruire Indech mac Dé Domnand, le roi des Fomoire, et lui ôter le sang de son cœur ainsi que les reins de sa vaillance. Par la suite, elle donna deux poignées de ce sang aux troupes qui attendaient au gué de l’Unius. « Gué de Destruction » devint son nom, à cause de la destruction du roi.
86 — Alors les hommes d’art firent ce qui avait été convenu et récitèrent des enchantements sur l’armée des Fomoire.
87 — C’était une semaine avant la fête de Samain, et chacun d’eux se sépara des autres jusqu’à ce que tous les hommes d’Irlande se fussent réunis à la veille de Samain. Ils étaient au nombre de six fois trente cents, c’est-à-dire deux fois trente cents dans chaque tiers.
88 — Alors Lugh envoya le Dagda espionner les Fomoire et les retarder jusqu’à ce que les hommes d’Irlande arrivent au combat.
89 — Le Dagda se rendit donc au camp des Fomoire et leur demanda une trêve dans le combat. Ils la lui accordèrent comme il le demandait. Les Fomoire lui préparèrent alors une bouillie, dans le dessein de se moquer de lui, car il aimait beaucoup la bouillie. Ils remplirent pour lui le chaudron du roi, profond de cinq poings ; on y versa quatre-vingts gallons de lait frais et la même quantité de farine et de graisse. Des chèvres, des moutons et des porcs y furent jetés, et le tout fut cuit ensemble dans la bouillie. Ils la déversèrent pour lui dans un trou creusé dans le sol, et Indech lui dit qu’il serait mis à mort s’il ne mangeait pas tout ; il devait manger à sa faim, afin de ne pouvoir reprocher aux Fomoire leur manque d’hospitalité.
90 — Alors le Dagda prit sa louche, qui était assez grande pour qu’un homme et une femme pussent s’y allonger au milieu. Voici les morceaux qui s’y trouvaient : des moitiés de porcs salés et un quart de lard.
91 — Alors le Dagda dit : « Bonne nourriture que voilà, si son bouillon vaut ce que vaut son goût. » Mais chaque fois qu’il mettait une pleine louche dans sa bouche, il disait : « Ses [lacune] ne la gâtent pas, dit le vieillard. »
92 — Puis, à la fin, il passa son doigt recourbé sur le fond du trou, parmi la terre et le gravier. Le sommeil s’empara alors de lui après qu’il eut mangé sa bouillie. Son ventre était plus gros qu’un chaudron de maison, au point que les Fomoire en riaient.
93 — Puis il s’éloigna d’eux vers le rivage d’Eba. Il n’était pas facile au héros de se déplacer, à cause de la grosseur de son ventre. Sa tenue était peu convenable. Une cape lui descendait jusqu’au creux des deux coudes. Une tunique brune l’entourait jusqu’au renflement de son derrière. Elle était en outre longue sur la poitrine, avec une ouverture à son sommet. Il portait deux brogues en peau de cheval, le poil à l’extérieur. Il traînait derrière lui une fourche montée sur roues, que huit hommes auraient eu peine à déplacer, et sa trace était assez large pour faire le fossé-frontière d’une province. C’est pourquoi elle est appelée la Trace du Bâton du Dagda. Son long pénis était découvert. Il portait deux chaussures en peau de cheval, le poil à l’extérieur. En avançant, il vit devant lui une jeune femme, belle et bien faite, aux cheveux disposés en de belles tresses. Le Dagda la désira, mais il était impuissant à cause de son ventre. La jeune femme commença à se moquer de lui, puis elle se mit à lutter avec lui. Elle le projeta si violemment qu’il s’enfonça dans le sol jusqu’au creux de son derrière.
La lacune de plusieurs lignes présente chez Stokes est ici comblée par la version Gray (1982), qui donne : « His long penis was uncovered ... ».
94 — Alors les Fomoire marchèrent jusqu’à ce que leur [lacune : un mot dont le sens est incertain] fût à Scetne. Les hommes d’Irlande étaient à Magh Aurfolaigh. Les deux armées se menaçaient alors de bataille. « Les hommes d’Irlande osent nous offrir la bataille », dit Bres fils d’Elier à Indech fils de Dia Domnann. « Je vais leur en donner une bonne tout de suite », dit Indech, « si bien que leurs os seront réduits en petits morceaux, à moins qu’ils ne paient leur tribut. »
95 — En raison de la science de Lugh, les hommes d’Irlande avaient décidé de ne pas le laisser aller au combat. Ses neuf pères nourriciers furent donc laissés auprès de lui pour le protéger : Tollus-dam, Ech-dam, Eru, Rechtaid le Blanc, Fosad, Fedlimid, Ibor, Scibar et Minn. Ils craignaient que le héros ne trouvât une mort prématurée en raison de la multitude de ses arts. C’est pourquoi ils ne le laissèrent pas partir au combat.
96 — Alors les chefs des Túatha Dé Danann se rassemblèrent autour de Lugh. Celui-ci demanda à son forgeron, Goibniu : « Quel pouvoir exerces-tu pour nous ? »
97 — « Ce n’est pas difficile à dire », répondit-il. « Quand bien même les hommes d’Érin demeureraient au combat jusqu’au terme des sept années, pour chaque lance qui se détachera de son manche, ou pour chaque épée qui s’y brisera, j’en fournirai une nouvelle à sa place. Aucun fer de lance que ma main aura forgé », dit-il, « ne manquera sa cible. Aucune chair qu’il transpercera ne connaîtra ensuite la vie. Dolb, le forgeron des Fomoire, n’en a jamais fait autant. Je suis maintenant [lacune : un mot dont le sens est incertain] pour la bataille de Magh Tuired. »
98 — « Et toi, Dian Cecht, dit Lugh, quel pouvoir peux-tu véritablement exercer ? »
99 — « Ce n’est pas difficile à dire », répondit-il. « Tout homme qui sera blessé là-bas, à moins que sa tête ne soit coupée, ou que la membrane de son cerveau ou sa moelle épinière ne soit sectionnée, je le rendrai entièrement intact dans la bataille du lendemain. »
100 — « Et toi, Credne, dit Lugh à son dinandier, quel est ton pouvoir dans la bataille ? »
101 — « Ce n’est pas difficile à dire », répondit Credne. « Je leur fournirai tous les rivets nécessaires à leurs lances, les pommeaux de leurs épées, ainsi que les bossettes et les rebords de leurs boucliers. »
102 — « Et toi, Luchta, dit Lugh à son charpentier, quel pouvoir atteindras-tu dans la bataille ? »
103 — « Ce n’est pas difficile à dire », répondit Luchta. « Je leur fournirai tous les boucliers et tous les manches de javelots dont ils auront besoin. »
104 — « Et toi, Ogma, dit Lugh à son champion, quel est ton pouvoir dans la bataille ? »
105 — « Ce n’est pas difficile à dire », répondit-il : « repousser le roi et repousser trois fois neuf de ses compagnons, et capturer jusqu’au tiers de leur bataillon par les hommes d’Irlande. »
106 — « Et toi, Morrígan, dit Lugh, quel pouvoir exerceras-tu ? »
107 — « Ce n’est pas difficile à dire, répondit-elle. Ce que je poursuivrai, je le chasserai ; ce que je frapperai aura été [lacune : un mot dont le sens est incertain] ; ce que j’aurai arraché sera [lacune]. »
108 — « Et vous, enchanteurs, dit Lugh, quel pouvoir exercerez-vous ? »
109 — « Ce n’est pas difficile à dire, répondirent les enchanteurs. Nous pourrons voir leurs plantes des pieds blanches lorsqu’ils auront été renversés par notre art, jusqu’à ce que leurs champions soient tués, et nous leur ôterons les deux tiers de leur puissance, en retenant leur urine. »
110 — « Et vous, échansons, dit Lugh, quel pouvoir ? »
111 — « Ce n’est pas difficile à dire, répondirent les échansons. Nous leur donnerons une soif ardente, et ils ne trouveront pas de boisson pour l’étancher. »
112 — « Et vous, druides, dit Lugh, quel pouvoir ? »
113 — « Ce n’est pas difficile à dire, répondirent les druides. Nous ferons tomber des pluies de feu sur le visage des Fomoire, de sorte qu’ils ne puissent regarder vers le haut, et que les guerriers qui les combattent puissent les tuer par leur force. »
114 — « Et toi, Carpre fils d’Etain, dit Lugh à son poète, quel pouvoir peux-tu exercer dans la bataille ? »
115 — « Ce n’est pas difficile à dire, répondit Carpre. Je lancerai contre eux un glam dicinn. Je les satiriserai et les couvrirai de honte, de sorte que, sous l’effet du charme de mon art, ils ne pourront résister aux guerriers. »
116 — « Et vous, Bé-chulle et Dianann, dit Lugh à ses deux sorcières, quel pouvoir pouvez-vous exercer dans la bataille ? »
117 — « Ce n’est pas difficile à dire, répondirent-elles. Nous ensorcelleraons les arbres, les pierres et les mottes de terre, afin qu’ils deviennent contre eux une armée en armes, et les mettent en déroute dans leur fuite, par l’épouvante et la [lacune]»
118 — « Et toi, Dagda, dit Lugh, quel pouvoir peux-tu exercer sur l’armée des Fomoire dans la bataille ? »
119 — « Ce n’est pas difficile à dire, répondit le Dagda. Je prendrai le parti des hommes d’Érin, tant dans les coups qu’ils s’infligeront et la destruction que dans la magie. Sous mon bâton, leurs os seront aussi nombreux que des grêlons sous les pieds des troupeaux de chevaux [lacune : sens incertain] lorsque vous vous rencontrerez [lacune] sur le champ de bataille de Mag Tuired. »
120 — Ainsi Lugh s’entretint-il successivement avec chacun d’eux au sujet de ses arts ; et il ranima et [lacune : sens incertain] son armée, si bien que chacun de ses hommes eut l’esprit d’un roi ou d’un puissant seigneur.
121 — Chaque jour désormais, la bataille s’engageait entre la tribu des Fomoire et les Túatha Dé, à ceci près que ni les rois ni les princes ne la livraient, mais seulement les hommes ardents et orgueilleux.
122 — Or les Fomoire s’étonnèrent d’une chose qui leur apparut au cours de la bataille. Leurs armes, leurs lances et leurs épées, étaient émoussées et brisées, et ceux de leurs hommes qui étaient tués ne revenaient pas le lendemain. Mais il n’en allait pas ainsi chez les Túatha Dé. Car si leurs armes étaient émoussées et brisées le jour même, elles étaient renouvelées le lendemain, parce que Goibniu le Forgeron se trouvait à la forge, fabriquant des épées, des lances et des javelots. Il fabriquait ces armes en trois coups. Puis Luchta le Charpentier fabriquait les hampes des lances en trois coups de ciseau, le troisième coup achevant l’ouvrage, et les ajustait dans l’anneau de la lance. Lorsque les fers de lance étaient fichés dans le côté de la forge, il lançait les anneaux avec les hampes, et il était inutile de les ajuster de nouveau. Puis Credne le Dinandier fabriquait les rivets en trois coups, et y jetait les anneaux des lances, et il était inutile de [lacune] devant eux ; ainsi s’assemblaient-ils solidement.
123 — Voici donc ce qui redonnait vigueur aux guerriers qui avaient été tués là, de sorte qu’ils étaient plus prompts le lendemain. Dian Cecht et ses deux fils, Ochttríuil et Miach, ainsi que sa fille Airmed, récitaient des enchantements au-dessus du puits appelé Sláine. Leurs hommes mortellement blessés y étaient jetés à mesure qu’ils étaient tués. Ils étaient vivants lorsqu’ils en ressortaient. Les hommes mortellement blessés retrouvaient leur intégrité grâce à la puissance des incantations des quatre médecins qui se tenaient autour du puits.
124 — Cela nuisait aux Fomoire. Ils chargèrent donc l’un des leurs d’examiner la bataille et les pratiques des Túatha Dé : c’était Ruadán mac Breisi et de Brigid ingen Dagdai. Il était en effet fils et petit-fils des Túatha Dé. Il révéla alors aux Fomoire le travail du Forgeron, du Charpentier, du Dinandier et des quatre Médecins qui se tenaient autour du puits. On le renvoya pour tuer l’un des artisans, Goibniu. Il lui demanda une lance, ainsi que ses rivets au Dinandier et sa hampe au Charpentier. Tout lui fut donc donné comme il le demandait. Or une femme se trouvait là, qui broyait les armes : Cron, mère de Fianlug ; c’est elle qui broya la lance de Ruadán. La lance fut alors donnée à Ruadán par un chef, d’où vient que le nom de « lance de chef » est encore donné aux barres des métiers à tisser en Érin.
125 — Après qu’on lui eut donné la lance, Ruadán se retourna et blessa Goibniu. Mais celui-ci arracha la lance et la lança sur Ruadán, si bien qu’elle le traversa et qu’il mourut en présence de son père, dans l’assemblée des Fomoire. Alors Brígid vint pleurer son fils. Elle poussa d’abord des cris perçants, puis elle pleura. C’est ainsi que, pour la première fois, on entendit en Érin des pleurs et des cris. C’est cette Brígid qui inventa le sifflement servant à donner des signaux pendant la nuit.
126 — Alors Goibniu entra dans le puits et retrouva son intégrité. Il y avait parmi les Fomoire un guerrier nommé Ochtriallach mac Indich meic Dé Domnand, lui-même fils du roi fomorien. Il dit aux Fomoire que chacun d’eux devait apporter une pierre provenant des pierres de Drowes et la jeter dans le puits de Sláine, à Achad Abla, à l’ouest de Mag Tuired, à l’est du Loch Arboch. Ils s’exécutèrent, et une pierre pour chacun fut apportée sur le puits. C’est pourquoi le cairn ainsi formé est appelé le Cairn d’Ochtriallach. Un autre nom de ce puits est Loch Luibe, car Dian Cecht y mettait une plante de chaque herbe lúb qui poussait en Érin.
127 — Lorsque vint le moment de la grande bataille, les Fomoire sortirent de leur camp et formèrent des bataillons puissants et indestructibles. Aucun de leurs chefs ni de leurs hommes de valeur n’était dépourvu d’une cotte de mailles contre sa peau, d’un casque sur la tête, d’une large lance [lacune] dans la main droite, d’une lourde épée tranchante à la ceinture et d’un bouclier solide à l’épaule. Attaquer l’armée fomorienne ce jour-là, c’était « se fracasser la tête contre une falaise », c’était « mettre la main dans un nid de serpents », c’était « exposer son visage au feu ».
128 — Voici les rois et les chefs qui encourageaient l’armée des Fomoire : Balor mac Doit meic Néit, Bres mac Elatha, Tuiri Tortbuillech mac Lobois, Goll et Irgoll, Loscennlomm mac Lomglúinigh, Indech mac Dé Domnand, roi des Fomoire, Ochtriallach mac Indich, Omna et Bagna, Elatha mac Delbaith.
129 — De l’autre côté, les Túatha Dé Danann se levèrent, laissant leurs neuf compagnons garder Lugh, et ils marchèrent à la rencontre de la bataille. Lorsque la bataille commença, Lugh s’échappa de la garde où il était retenu, avec son aurige, si bien qu’il se trouvait à la tête du bataillon des Túatha Dé. Alors une bataille acharnée et cruelle fut livrée entre la tribu des Fomoire et les hommes d’Irlande. Lugh encourageait les hommes d’Irlande à combattre avec ardeur, afin qu’ils ne demeurassent plus longtemps dans la servitude. Car il valait mieux pour eux trouver la mort en défendant leur patrie que de rester sous la servitude et le tribut comme ils l’avaient été. C’est pourquoi Lugh chanta le chant suivant en faisant le tour des hommes d’Érin, sur un seul pied et avec un œil fermé : [texte de sens incompréhensible]
130 — Les armées poussèrent une grande clameur en entrant dans la bataille. Puis elles se rencontrèrent et chacun commença à frapper l’autre.
131 — Nombre de beaux hommes y périrent dans l'étable de la mort. Terrible fut le carnage, et terrible l'amoncellement des corps ! L'orgueil et la honte s'y côtoyaient ; la colère et l'indignation y régnaient. Abondant coulait le sang sur la peau blanche des jeunes guerriers, mutilés par des mains avides alors qu'ils fuyaient le péril. Rude était le choc entre héros et champions, parant mutuellement les lances, les boucliers et les corps, tandis que leurs adversaires les frappaient de leurs lances et de leurs épées. Terrible, aussi, était le fracas qui emplissait la bataille : les clameurs des guerriers et le heurt des boucliers, les éclairs et le sifflement des glaives et des épées aux poignées d'ivoire, le cliquetis des carquois, le bruit et le vol des traits et des javelots, et le fracas des armes qui s'entrechoquaient !
132 — Les extrémités de leurs doigts et de leurs pieds se touchaient presque dans leurs coups mutuels et, à cause du sang qui rendait le sol glissant sous les pieds des soldats, ils tombaient de leur position debout et, une fois assis, se heurtaient la tête. Une bataille fut soulevée, sanglante, frémissante, [lacune], meurtrière ; puis la rivière Unnsenn coula parmi les cadavres des ennemis.
133 — Alors Nuada Airgetlám et Macha mac Ernmais, tombèrent sous les coups de Balor uí Néit. Et Casmael tomba sous les coups d’Ochtriallach mac Indich. Lugh et Balor à l’Œil Perçant se rencontrèrent dans la bataille. Balor avait un œil maléfique. Cet œil ne s’ouvrait jamais, sauf sur un champ de bataille. quatre hommes avaient coutume de soulever la paupière de cet œil au moyen d’une poignée [lacune] qui passait à travers la paupière. Si une armée regardait cet œil, quand bien même elle aurait été composée de plusieurs milliers d’hommes, elle ne pouvait résister à quelques guerriers. C’est de là que lui venait son pouvoir empoisonné. Les druides de son père préparaient des charmes. Il vint regarder par la fenêtre, et la fumée de la préparation passa dessous, si bien que le poison de la préparation atteignit ensuite l’œil qui avait regardé. Alors lui et Lugh se rencontrèrent. [lacune]
134 — « Soulève ma paupière, mon garçon, dit Balor, que je voie le bavard qui s’entretient avec moi. »
135 — La paupière de l’œil de Balor fut soulevée. Alors Lugh projeta contre lui une pierre de fronde qui traversa sa tête en emportant l’œil ; ainsi, ce fut sa propre armée qui le vit. L’œil tomba sur la troupe des Fomoire, et trois fois neuf d’entre eux périrent à ses côtés, si bien que le sommet de leur crâne heurta la poitrine d’Indech mac Dé Domnand, et qu’un flot de sang jaillit sur ses lèvres.
136 — Indech dit : « Que l’on fasse venir auprès de moi Lóch Lethglas, mon poète ! » Il était à moitié vert, du sol jusqu’au sommet de sa tête. Lóch se rendit auprès du roi. « Fais-moi savoir, dit Indech, qui a lancé ce coup contre moi ? »
137 — Alors la Morrígan ingen Ernmais, vint et encourageait les Túatha Dé à combattre avec acharnement et ferveur. Elle chanta alors le lai suivant : « Rois, levez-vous pour la bataille », etc.
138 — Après cela, la bataille se transforma en déroute, et les Fomoire furent repoussés jusqu’à la mer. Le champion Ogma mac Ethlenn et Indech mac Dé Domnand, le roi des Fomoire, tombèrent en combat singulier.
139 — Lóch Lethglas implora Lugh de lui accorder quartier. « Accorde-moi mes trois souhaits », dit Lugh.
140 — « Tu les auras », répondit Lóch. « Jusqu’au Jour du Jugement, je préserverai l’Irlande de tout pillage par les Fomoire, et [lacune] à la fin du monde pour toute maladie. »
141 — Lóch fut donc épargné. Alors il chanta aux Gaëls le « décret de l’attache » : Gebat foss, [texte de sens incompréhensible].
142 — Puis Lóch dit qu’il donnerait des noms aux neuf chars de Lugh, en raison du quartier qui lui avait été accordé. Lugh lui dit donc de les nommer. Lóch répondit : « Luachta, Anagat, Achad, Feochair, Fer, Golla, Fosad, Cráeb, Carpat. »
143 — « Quels sont les noms des auriges qui s’y trouvaient ? » «Medol, Medón, Moth, Mothach, Foimtinne, Tenda, Tres, Morb. »
144 — « Quels sont les noms des baguettes qu’ils tenaient dans leurs mains ? » « Ce n’est pas difficile à dire : Fes, Res, Roches, Anagar, Ilach, Canna, Ríadha, Buaid.», etc.
145 — « Quels sont les noms des chevaux ? » « Can, Doríadha, Romuir, Laisad, Fer Forsaid, Sroban, Airchedal, Ruagar, Illann, Allríadha, Rocedal. »
146 — « Quel est le nombre des morts ? » demanda Lugh à Lóch. « Je ne connais pas le nombre des paysans et de la piétaille. Quant au nombre des seigneurs et des nobles Fomoire, des champions, des fils de rois et des hauts rois, je le connais : cinq mille et soixante-trois hommes : deux mille et trois cinquantaines ; quatre-vingts mille et neuf fois cinq ; quatre-vingt-huit ; quatre-vingt-sept ; quatre-vingt-six ; quatre-vingt-cinq ; quarante-deux, y compris le petit-fils de Nét. Voilà le nombre des hauts rois et des grands nobles Fomoire qui tombèrent dans la bataille. »
147 — « Quant au nombre des paysans, de la populace, de la piétaille et des gens de tous les autres métiers qui vinrent avec la grande armée — car chaque champion, chaque grand chef et chaque haut roi des Fomoire vint à la bataille avec sa troupe, si bien que tous y tombèrent, hommes libres comme esclaves — nous ne comptons que quelques-uns des serviteurs des hauts rois. Voici donc le nombre que j’ai pu compter parmi eux, tel que je les ai vus : sept cents, sept fois vingt et sept hommes [lacune de quelques nombres], avec Sab Uanchennach mac Cairbri Cuilc, lui-même fils d’un serviteur d’Indech mac Dé Domnand, c’est-à-dire fils d’un serviteur du roi des Fomoire. »
148 — « Quant aux hommes qui combattaient deux à deux et aux lanciers, aux guerriers qui n’atteignirent pas le cœur de la bataille, leur nombre ne saurait en aucune façon être compté, pas plus que ne sauraient être comptés les étoiles du ciel, le sable de la mer, les flocons de neige, la rosée sur la pelouse, les grêlons, l’herbe sous les pieds des troupeaux et les chevaux du fils de Ler dans une tempête sur la mer. »
149 — Ensuite, Lugh et ses compagnons trouvèrent Bres mac Elathan sans défense. Celui-ci dit : « Mieux vaut m’accorder quartier que me tuer. »
150 — « Qu’en résultera-t-il donc ? » demanda Lugh. « Si je suis épargné, répondit Bres, les vaches d’Erin donneront toujours du lait. » « Je vais soumettre cela à nos sages », dit Lugh.
151 — Lugh alla donc trouver Maoíltne Mórbrethach et lui dit : « Bres doit-il avoir quartier en échange du lait qu’il fera donner sans cesse aux vaches d’Erin ? »
152 — « Il n’aura pas quartier », répondit Maoíltne. « Il n’a aucun pouvoir sur leur âge ni sur leur descendance, même s’il peut les traire aussi longtemps qu’elles vivront. »
153 — Lugh dit à Bres : « Cela ne te sauve pas : tu n’as aucun pouvoir sur leur âge ni sur leur descendance, même si tu peux les traire. »
154 — Bres dit : « Maoíltne a donné des signaux rouges d’avertissement ! »
155 — « Y a-t-il autre chose qui puisse te sauver, Bres ? » demanda Lugh. « Il y a, en vérité. Dis à ton brehon que, si les hommes d’Irlande m’épargnent, ils auront une récolte à chaque saison de l’année. »
156 — Lugh dit à Maoíltne : « Bres doit-il être épargné pour assurer aux hommes d’Irlande une récolte de blé à chaque saison ? »
157 — « Voilà qui nous convient. », dit Maoíltne : « le printemps pour labourer et semer, le début de l’été pour l’achèvement de la croissance du blé, le début de l’automne pour l’achèvement de sa maturation et pour la moisson. L’hiver pour le consommer. »
158 — « Cela ne te sauve pas », dit Lugh à Bres. « Maoíltne a donné des signaux rouges d’avertissement », ajouta-t-il.
159 — « Cela te sauve moins encore », dit Lugh. « Quoi ? » demanda Bres.
160 — « Comment les hommes d’Irlande laboureront-ils ? Comment sèmeront-ils ? Comment moissonneront-ils ? Lorsque tu nous auras fait connaître ces trois choses, tu seras épargné. » « Dis-leur, répondit Bres, de labourer le mardi, de semer dans les champs le mardi et de moissonner le mardi. »
161 — Ainsi, grâce à cette ruse, Bres fut laissé libre.
162 — Au cours de ce combat, le champion Ogma trouva donc Orna, l’épée de Tethra, roi des Fomoire. Ogma tira l’épée de son fourreau et la nettoya. Alors l’épée raconta tout ce qui avait été accompli par elle ; car à cette époque, c’était la coutume des épées, lorsqu’on les tirait du fourreau, de révéler les exploits qu’elles avaient accomplis. C’est pourquoi les épées ont droit, encore aujourd’hui, à ce qu’on les nettoie après les avoir tirées du fourreau. C’est également pour cette raison que des incantations sont désormais conservées dans les épées. Si les démons avaient coutume de parler par l’intermédiaire des armes à cette époque, c’est que les êtres humains vénéraient alors les armes, et que celles-ci comptaient parmi les protections de ce temps. C’est de cette épée que Lóch Lethglas chanta ce lai : [texte de sens incompréhensible].
163 — Alors Lugh, le Dagda et Ogma poursuivirent les Fomoire, car ceux-ci avaient emporté la harpe du Dagda, qui s’appelait Uaitne. Ils atteignirent alors la salle de banquet où se trouvaient Bres mac Elathan et ||Elatha mac Delbaith. La harpe était suspendue au mur. C’était cette harpe dans laquelle le Dagda avait lié les mélodies, de sorte qu’elles ne retentissaient pas jusqu’à ce qu’il les appelât en les faisant sortir, lorsqu’il prononça les paroles suivantes :
Viens, Daurdabla ! Viens, Coir-cethar-chuir ! Viens, été ! Viens, hiver ! Bouches des harpes, des sacs et des flûtes !
Cette harpe avait deux noms : Dur-da-bla, « Chêne à deux [verdures] », et Coir-cetharchuir, « Musique à quatre angles ».
164 — Alors la harpe se détacha du mur, tua neuf hommes et vint au Dagda. Celui-ci leur joua les trois airs qui distinguent les harpistes : l’air de lamentation, l’air de rire et l’air de sommeil. Il leur joua l’air de lamentation, si bien que leurs femmes en pleurs se mirent à pleurer. Il leur joua l’air de rire, si bien que leurs femmes et leurs enfants éclatèrent de rire. Il leur joua l’air de sommeil, et les troupes s’endormirent. Grâce à ce sommeil, tous trois échappèrent sains et saufs aux Fomoire, bien que ceux-ci eussent voulu les tuer.
165 — Le Dagda ramena avec lui le bétail que les Fomoire avaient emporté, grâce au beuglement de la génisse qu’on lui avait donnée pour son travail. En effet, lorsqu’elle appela son veau, tout le bétail d’Irlande que les Fomoire avaient pris en tribut se mit à paître
166 — Après la victoire remportée et les cadavres débarrassés, la Morrígan, fille d’Ernmas, entreprit de proclamer cette bataille et la grande victoire qui avait été remportée, aux hauteurs royales d’Irlande, à ses troupes féeriques, à ses eaux principales et à ses embouchures de rivières. C’est pourquoi Badb, elle aussi, célèbre les hauts faits. « As-tu quelque récit ? » lui demandait alors chacun. Et elle dit :
Paix jusqu’au ciel, Le ciel jusqu’à la terre, La terre sous le ciel, Force en chacun, etc.
167 — Puis elle prophétisa la fin du monde, annonçant tous les maux qui s’y trouveraient, toutes les maladies et toutes les vengeances. C’est pourquoi elle chanta le lai suivant :
Je ne verrai pas un monde qui me soit cher. Un été sans fleurs, Des vaches sans lait, Des femmes sans pudeur, Des hommes sans vaillance, Des rapines sans roi. [lacune : environ six mots] Des forêts sans mâts, Une mer sans richesses, [lacune : environ quarante mots] Les jugements injustes des vieillards, Les faux précédents des brehons, Chaque homme traître, Chaque garçon pillard. Le fils entrera dans le lit de son père, Le père entrera dans le lit de son fils, Chacun sera pour son frère le beau-père de sa femme. [lacune : huit mots]
Traduction française par nos soins d'après la version anglaise de Stokes (1891).
Cath Maige Tuired (Ch.J. Guyonvarc'h - Résumé)
" Les Túatha dé Danann étaient dans les îles au nord du monde, apprenant la science et la magie, le druidisme, la sagesse et l'art. Et ils surpassèrent tous les sages des arts du paganisme ".
Ils apportent les quatre talismans : de Falias, la pierre de Fal qui crie sous chaque roi qui prend l'Irlande. ; de Gorias, la lance de Lug, qui assure la victoire ; de Findias, l'épée de Nuada, à laquelle on ne résiste pas ; et de Murias le chaudron du Dagda&||, qu' " aucune troupe ne quitte insatisfaite ".
Les Túatha dé Danann concluent une alliance avec les Fomoire. Balor, roi des Fomoire, donne sa fille Eithne à Cian, fils de Diancecht.
Nuada ayant eu le bras coupé, on donne la royauté à Bres| mac Elathan.
Conception de Bres| mac Elathan :
Éri ingen Delbaith, regarde la mer. Elle voit venir un navire brillant, monté par un beau guerrier. " Ils s'étendirent alors ensemble ". Alors qu'Éri se lamente, l'homme lui donne l'anneau qu'il a au doigt du milieu, lui disant de ne le céder à personne, sauf à celui à qui il ira. Puis il lui dit se nommer ||Elatha mac Delbaith, roi des Fomoire, et que l'enfant qu'ils viennent de concevoir s'appellera Eochaid Bres, c'est-à-dire Eochaid le Beau.
Dès sa naissance, Bres grandit deux fois plus vite qu'un enfant ordinaire.
On donne donc la souveraineté d'Irlande à Bres. Mais sous son règne, les Fomoire réduisent les Túatha dé Danann en esclavage. Ogme porte du bois, le Dagda construit des forteresses.
Un Fomoire du nom de &||Cridenbél&|| exige du Dagda les trois meilleurs morceaux de sa part, si bien que le Dagda dépérit. Sur les conseils du &||Mac Óc&||, le Dagda met trois pièces d'or dans sa part, ce qui fait mourir &||Cridenbél&||. Accusé de l'avoir empoisonné, le Dagda se justifie.
Diancecht avait mis un bras d'argent à Nuada. Miach, fils de Diancecht, lui greffe un vrai bras en trois fois trois jours en disant : " joint sur joint, nerf sur nerf ". Diancecht, mécontent, tue Miach de quatre coups d'épée. Miach est enterré et sur sa tombe poussent 365 plantes. Airmed, fille de Diancecht, " ouvrit son manteau et rangea ces plantes selon leurs qualités ". Mais Diancecht mêle les plantes.
Les Túatha dé Danann reprochent à Bres de ne pas être généreux. Coirpre, un poète des Túatha dé Danann, fait la première satire contre Bres. Les Túatha dé Danann demandent la restitution de la souveraineté, mais Bres demande à rester encore sept années. Bres va voir sa mère qui lui révèle son ascendance, en lui donnant son anneau. Il réclame l'aide des Fomoire pour asservir l'Irlande par la force. Les Fomoire rassemblent une grande armée.
La venue de Lugh à Tara :
Pendant ce temps, les Túatha dé Danann ont réélu Nuada à la royauté. Alors qu'il donne un grand festin à Tara, on voit venir un grand guerrier. Le portier lui demande qui il est. Il dit son nom : " Lug, fils de Cian, fils de Diancecht, et d'Eithne, fille de Balor. " Le portier lui demande quel art il pratique, car il faut pratiquer un art pour entrer dans Tara. Lug dit successivement être charpentier, forgeron, champion, harpiste, héros, poète et historien, sorcier, médecin, échanson, bon artisan, mais à chaque fois il y a déjà quelqu'un pratiquant cet art. A la fin, Lug demande s'il y a quelqu'un pratiquant tous ces arts. Le portier va alors l'annoncer au roi : " Un jeune guerrier est venu à la porte de l'enceinte. Il s'appelle Samildanach (le " Polytechnicien "), et tous les arts que ta maison pratique, il les possède à lui tout seul, si bien qu'il est l'homme de chaque art et de tous ". On fait alors entrer Lug.
Ogme le défie de transporter une très lourde pierre, ce que fait Lug sans mal. Puis Lug joue les trois airs du harpiste : l'air du sommeil, l'air du rire et l'air de la tristesse.
On décide alors de confier la royauté à Lugh, le temps qu'il délivre les Túatha Dé Danann du joug des Fomoire.
Lug, Dagda et Ogme se réunissent en secret pendant une année entière, puis Lug demande à chacun ce qu'il peut apporter à l'armée des Túatha dé Danann.
Mathgen le sorcier jettera les montagnes sur l'ennemi.
L'échanson promit de cacher les eaux des lacs et des rivières aux Fomoire, et de les donner aux Túatha dé Danann.
Le druide Figol, fils de Mamos, provoquera des averses de feu et affaiblira l'ennemi, pendant que les Túatha dé Danann ne seront jamais fatigués.
Le Dagda rencontre la Morrigan et " ils firent une union ". La Morrigan dit qu'elle irait tuer Indech, l'un des rois des Fomoire.
On prépare la bataille qui doit avoir lieu à Samain.
Le Dagda se rend au camp des Fomoire qui lui fabriquent une bouillie géante dans un trou dans le sol. Ils l'obligent à tout manger, ce que fait le Dagda sans problème. Puis il s'endort. A son réveil, son ventre l'empêche de marcher normalement, il est débraillé et en érection. Il porte une branche fourchue qui traîne par terre et sert de frontière entre provinces. Il rencontre la Morrigan, mais ne peut pas la prendre " à cause de sa faiblesse ".
Les deux armées se font face. Neuf tuteurs empêchent Lug d'aller à la bataille, car il est trop précieux. Lug demande à nouveau à chacun ce qu'il apportera dans la bataille. Chacun son tour répondent : Goibniu le forgeron, Diancecht le médecin, Credne l'artisan, Luchta le charpentier, Ogme le champion, la Morrigan, les sorciers, les échansons, les druides, Cairpre le poète, Bé Cuille et Dianann les deux sorcières, et le Dagda lui-même.
Les armées s'affrontent en escarmouches. Les armes brisées des Túatha dé Danann sont réparées par Goibniu. Les hommes blessés mortellement sont jetés dans la Fontaine de Santé d'où ils ressortent vivants, guéris par les incantations des quatre médecins : Diancecht, ses deux fils Octriuil et Miach (qui n'est plus mort !) et sa fille Airmed.
Les Fomoire envoient Ruadan espionner le camp des Túatha dé Danann. Il blesse Goibniu mais celui-ci le tue. Les Fomoire comblent la Fontaine de Santé en jetant des pierres dedans.
Les armées se font enfin face, aussi terrible l'une que l'autre. Malgré ses neuf gardes, Lug s'échappe sous l'aspect de son cocher, et va à la bataille.
On se massacre, ce sont des flots de sang. " Effrayant en vérité était aussi le tonnerre qu'il y avait dans la bataille, par les cris des guerriers et le heurt des boucliers, l'éclat et le sifflement des glaives et des épées à garde d'ivoire, le bruit et le sifflement des carquois, le son et le vol des flèches et des javelots et le choc des armes ". " Une bataille fut livrée, sanglante, effrayante, multiple, sanguinaire, et la rivière Unius coulait parmi les corps d'ennemis ".
Nuada est tué par Balor. Ce dernier a un oeil unique toujours fermé. Il faut quatre hommes pour soulever sa paupière. Une armée qui regarde cet oeil devient faible et paralysée. Lug vient à Balor, son grand-père, et lui parle. Balor demande qu'on soulève sa paupière pour voir qui lui parle. Lug lui lance alors une pierre de fronde qui tue Balor.
Après cela, les Fomoire partent en déroute et sont rejetés à la mer.
On découvre Bres. Il est épargné par les Túatha dé Danann en promettant que les vaches d'Irlande auront toujours du lait, et que les hommes d'Irlande auront une récolte à chaque quart d'année.
Ogme le champion découvre Orna, l'épée du roi Fomoire Tethra. Une fois dégainée, Orna raconte tout ce qu'elle a fait.
Les Fomoire se sont enfuis avec la harpe du Dagda, nommée Uaitne. Le Dagda va la récupérer en chantant un air : elle quitte le mur où elle est accrochée, en tuant neuf hommes au passage. Puis le Dagda joue les airs du rire, de la lamentation et du sommeil, ce qui lui permet de s'enfuir du camp des Fomoire, non sans emmener tout le bétail d'Irlande.
Après la fin des combats et le nettoyage du champ de bataille, la Morrigan prophétisa alors :
" Paix jusqu'au ciel, du ciel jusqu'à la terre, terre sous le ciel, force à chacun."
"Je verrai un monde qui ne me plaira pas : été sans fleurs, vaches sans lait, femmes sans pudeur, hommes sans courage, captures sans roi ;
arbres sans fruits, mer sans frai ;
mauvais avis des vieillards, mauvais jugements des juges, chaque homme sera un traître, chaque garçon un voleur ; le fils ira dans le lit du père ; le père ira dans le lit du fils : chacun sera le beau-père de son frère.
/Un mauvais temps : Le fils trahira son père, La fille trahira sa mère."
Résumé réalisé par Fergus Bodu sur notre forum (2004)
Sources: • Ch.-J. Guyonvarc'h, (1980) - Textes mythologiques irlandais, Ogam - Celticum, 281p., pp. 47-59.
W. Stokes, '1891) - "The Second Battle of Moytura", Revue Celtique, vol. XII, p. 52-130 et 306-308.
• Fergus Bodu pour l'Arbre Celtique
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique
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