Dans les langues celtiques anciennes, tout comme dans beaucoup d’autres langues indo-européennes, un moyen privilégié pour créer de nouveaux mots et noms propres était l’ajout d’un affixe. On parle de dérivation affixale lorsqu’un préfixe, un suffixe ou un infixe est ajouté à une base, qu’il s’agisse d’un nom commun, d’un adjectif ou d’un nom déjà existant. Cette opération permet de modifier le sens, la fonction ou la valeur grammaticale du mot original, tout en conservant son radical central.
Les Celtes faisaient preuve d’une grande inventivité linguistique. Les dérivations affixales se déclinent en deux grands types : les dérivations lexicales, qui prennent pour base un mot du vocabulaire courant, et les dérivations onomastiques, qui s’appuient sur une base déjà utilisée comme nom propre. Ces procédés montrent à quel point la langue pouvait se renouveler, donnant naissance à une variété impressionnante d’anthroponymes, de théonymes, d’ethnonymes et de toponymes à partir d’éléments existants.
Pour comprendre ces créations, il est utile de considérer la position des affixes. Certains se placent avant la base, ce sont les préfixes, qui modifient le sens ou la valeur grammaticale initiale. D’autres se placent après la base, ce sont les suffixes, très fréquents pour former des noms ou des noms propres, qu’il s’agisse de personnes, de lieux ou de divinités. Plus rares mais tout aussi intéressants, les infixes s’insèrent au cœur même du radical, introduisant une nuance sémantique ou grammaticale sans bouleverser l’ordre des éléments. Ainsi, la position de l’affixe n’est pas qu’une question de forme : elle est intimement liée à sa fonction et à la créativité linguistique des locuteurs celtiques.
Enfin, les affixes peuvent remplir des valeurs fonctionnelles variées, qui ne dépendent pas de leur position mais de l’usage que l’on en fait. Certains affixes sont agentifs, désignant une fonction ou un rôle ; d’autres sont patronymiques, formant des noms de personnes à partir d’une base ; d’autres encore sont toponymiques, théonymiques ou diminutifs, permettant d’exprimer des liens avec des lieux, des divinités ou d’introduire une nuance affective ou descriptive. Cette distinction montre que la morphologie et la fonction sont deux axes différents mais complémentaires de la création lexicale et onomastique chez les Celtes.
Dérivation lexicale
La dérivation lexicale consiste à ajouter un affixe à un mot existant — qu’il s’agisse d’un mot du vocabulaire courant (base lexicale) ou d’un nom déjà utilisé comme nom propre (base onomastique) — afin de former un nouveau mot du vocabulaire courant. Ce procédé permet d’enrichir le lexique en créant des termes désignant de nouvelles notions, objets, qualités ou actions, tout en conservant le radical central du mot initial.
• Dérivation lexicale à partir d'une base lexicale
Dans ce type de dérivation, un mot du vocabulaire courant sert de base. L’ajout d’un affixe — préfixe ou suffixe — permet de créer un nouveau mot appartenant également au lexique commun, en modifiant le sens ou la fonction du mot initial tout en conservant son radical. Ce procédé enrichit le vocabulaire et permet d’exprimer de nouvelles notions, qualités ou actions. Par exemple, *abrextu- dérive de *rextu- (« loi ») avec le préfixe *ab- (« sans »), formant un mot commun exprimant l’idée de « sans loi ».
• Dérivation lexicale à partir d'une base onomastique
Dans ce type de dérivation, un nom déjà existant — qu’il s’agisse d’un anthroponyme, d’un ethnonyme ou d’un toponyme — sert de point de départ pour créer un mot du vocabulaire courant. L’affixe ajouté transforme la base en un terme général, exprimant une notion, une fonction ou une caractéristique, sans produire un nouveau nom propre. Ce procédé illustre comment les noms pouvaient s’intégrer au lexique quotidien, donnant naissance à des mots qui évoquent des relations avec des personnes, des lieux ou des groupes connus, sans conserver la valeur propre du nom d’origine.
Bien que moderne, une lapalissade constitue un exemple de ce type de dérivation : un nom propre (Jacques de La Palice) est passé dans le vocabulaire courant pour désigner une évidence, illustrant la transformation d’une base onomastique en mot lexical.
Dérivation onomastique
La dérivation onomastique consiste à ajouter un affixe à un mot existant — qu’il s’agisse d’un mot du vocabulaire courant (base lexicale) ou d’un nom déjà employé comme nom propre (base onomastique) — afin de former un nouveau nom propre. Ce procédé permet de créer des anthroponymes, des ethnonymes, des théonymes ou des toponymes, en apportant à chaque suffixe une nuance particulière : certains signalent une appartenance ou une relation, d’autres expriment une filiation, une origine ou une dépendance, tandis que d’autres encore introduisent une valeur diminutive, affective ou descriptive.
• Dérivation onomastique à partir d'une base lexicale
Dans ce cas, un mot du vocabulaire courant sert de base pour créer un nom propre. L’affixe ajouté transforme le mot initial en anthroponyme, ethnonyme, théonyme ou toponyme, tout en conservant le radical central. Par exemple, le nom de peuple Arvernes repose sur la combinaison d’une base lexicale verno- (« aulne ») et d’un préfixe are- (« près de, derrière »). Cette dérivation onomastique permet de former un nom collectif désignant le peuple associé à cet élément naturel.
• Dérivation onomastique à partir d'une base onomastique
Dans ce type de dérivation, la base est déjà un nom propre existant. L’ajout d’un affixe ou d’un élément morphologique permet de créer un nouveau nom propre, en établissant un lien avec le nom original. Les cas les plus typés se rencontrent dans les hypocoristiques, où un nom de personne est transformé pour exprimer la familiarité, l’affection ou une forme diminutive. Ce procédé permet de générer de nouveaux noms propres à partir de noms déjà établis, tout en marquant une nuance sociale, affective ou identitaire.
Synthèse et conclusion
Les dérivations affixales constituent un mécanisme fondamental de création lexicale et onomastique dans les langues celtiques anciennes. Qu’elles reposent sur une base lexicale ou une base onomastique, et qu’elles aboutissent à un mot du vocabulaire courant ou à un nom propre, le principe reste le même : un affixe est ajouté à une base préexistante pour produire un élément nouveau, enrichissant le lexique ou l’onomastique.
En conclusion, les dérivations affixales ne sont pas seulement un outil de formation de mots : elles sont aussi un miroir de la culture, de la société et de la pensée des locuteurs celtiques, et constituent une clé essentielle pour comprendre l’organisation et l’évolution de leur langue.
X. Delamarre (2009 ; 2012 ; 2013 ; 2017 ; 2023) a mené différentes études sur ces dérivations onomastiques, et d'après ses travaux, il est possible d'en lister un certain nombre :
Sources: • X. Delamarre, (2009) - "Pannonia Celtica", Nouvelle revue d'onomastique, n°51, pp.89-99
• X. Delamarre, (2012) - Noms de lieux celtiques de l'Europe ancienne, Errance, Paris, 384p.
• X. Delamarre, (2013) - "Une récurrence de la toponymie vieille-celtique : les formations en nasale -(h3)on- faites sur un théonyme du type Vesontiō (locus) ← Vesontis (deus)", in : J. L. García Alonso (ed.), Continental Celtic word formation : the onomastic data, Ediciones Universidad de Salamanca, Salamanca, pp.175-180
• X. Delamarre, (2017) - Les noms des Gaulois, Les cent chemins, 411p.
• X. Delamarre, (2023) - Dictionnaire des thèmes nominaux du gaulois (II. Lab- / Xantus), Les Cent Chemins, 570p.
• Julien Quiret pour l'Arbre Celtique