Lauriacum – Vers le milieu du Ier s. ap. J.-C. les Romains établissent un camp militaire sur le limes, installé sur un éperon fluvial, une avancée de terrain naturellement protégée par la confluence du Danuvius (le Danube) et de l'Anisus (l'Enns). Cette position stratégique, facilement défendable, tire parti de la topographie enserrée sur trois côtés par l’eau, réduisant les zones d’attaque possibles et renforçant la sécurité du site, tout en maintenant un contrôle sur la navigation fluviale. Ce camp constitue le plus important fort militaire du Norique. Comme c’est souvent le cas pour les camps romains, un vicus se développe à proximité, les légionnaires étant à la fois consommateurs et protecteurs. L’ensemble s’inscrit dans l’entité administrative des Lauriacenses, qui désigne les populations de la région autour de Lauriacum.
Lauriacum apparaît sous la forme Lauriaco dans cinq itinéraires de l’Itinéraire d’Antonin (d’Aquilée à Lorch, de Lorch à Bregenz, de Lorch à Innsbruck-Wilten, de Sremska Mitrovica à Trèves et de Zemun à Rindern). Dans ces itinéraires, il figure à deux reprises comme étape intermédiaire entre Ovilavis (Wels, Haute-Autriche, Autriche) et Loco Felicis (Mauer bei Amstetten, Mauer-Ohling, Basse-Autriche, Autriche), ou, dans trois cas, comme terminus ou point de départ avant Ovilavis. Curieusement, sur la Table de Peutinger, il est noté Ani (pour Anisus), sans qu’il soit possible de déterminer si cette mention désigne le toponyme ou l’hydronyme. L’ensemble s’inscrit dans l’entité administrative des Lauriacenses, qui désigne les populations de la région autour de Lauriacum.
Le toponyme Lauriacum désigne donc le camp romain installé à proximité de la rivière Anisus, dont le nom a été conservé et a donné celui de la ville moderne Enns. À l’époque estimée de la Table de Peutinger, le camp avait déjà subi plusieurs attaques et destructions et sera détruit peu après. La mention Ani pourrait refléter un instantané de cette période troublée, montrant que le nom de la rivière était déjà prédominant par rapport à celui du camp.
Cependant, Lorch, aujourd’hui quartier d’Enns, était autrefois une commune indépendante. Le camp romain et le vicus développé à proximité ne sont donc pas forcément superposables ; ils auraient pu correspondre à des entités distinctes. Cela pourrait expliquer la mention Ani(sus) sur la Table de Peutinger et suggérer que le vicus ait pu être identifié plus tard au nom de la rivière. Ce phénomène aurait été tardif, car les habitants de la région étaient initialement qualifiés de Lauriacenses, indiquant que leur identité était d’abord liée à Lauriacum et non à Anisus.
Le toponyme Lauriacum est très probablement un nom gallo-romain en -acum, formé sur un anthroponyme que l’on peut restituer comme étant Lagurius, lui-même dérivé de la racine gauloise *lagu- « petit, faible » (selon Xavier Delamarre, 2012 ; 2023). L’évolution phonétique régulière explique le passage de Laguriacum à Lauriacum par chute du g intervocalique, phénomène courant en gaulois tardif et en gallo-roman, éventuellement favorisé par une attraction secondaire vers le latin laurus. Le toponyme signifie donc originellement « domaine de Lagurius » et s’inscrit dans une série bien attestée de formations en -acum issues de noms de personnes gallo-romains.
Sources: • X. Delamarre, (2012) - Noms de lieux celtiques de l'Europe ancienne, Errance, Paris, 384p.
• X. Delamarre, (2023) - Dictionnaire des thèmes nominaux du gaulois (II. Lab- / Xantus), Les Cent Chemins, 570p.
• Julien Quiret pour l'Arbre Celtique
• Pierre Crombet pour l'Arbre Celtique